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Mais le plus admirable, c’est que ses décisions ne sont pas mécaniques ni mathématiquement préétablies. Par là, elle ressemble à ces jeux où se mêlent merveilleusement, pour interroger notre fortune, le hasard et la science ; jeux presque mystiques et toujours passionnants, où l’homme se plaît à tâter sa chance aux confins de son être.
Que l’on mette en présence deux adversaires de moyens manifestement inégaux ; il n’est pas inévitable, il n’est même pas certain que le plus vigoureux et le plus habile l’emporte. Une fois que nous avons conquis notre maîtrise personnelle, notre épée c’est nous-même avec nos qualités et nos défauts. Elle est notre fermeté, notre dévouement, notre volonté, notre audace, notre conviction, notre justice, notre hésitation, notre impatience, notre crainte. Nous l’avons cultivée avec soin. Nous nous sommes mis à la hauteur des possibilités qu’elle avait à nous offrir. Nous lui avons donné tout ce dont nous pouvions disposer ; elle nous rend intégralement tout ce que nous lui avions confié. Nous n’avons aucun reproche à nous faire ; nous sommes en règle avec l’instinct et le devoir de la conservation. Mais elle représente encore autre chose, et précisément cette part de nous-même que nous sommes mis en demeure de hasarder aux heures graves de l’existence. Elle personnifie une portion inconnue de notre être, et la personnifie dans la conjoncture la plus favorable et la plus solennelle que l’homme puisse imaginer pour interpeller son destin ; c’est-à-dire dans une circonstance où l’entité mystérieuse qui vit en lui est directement secondée par toutes les facultés soumises à la conscience.
Elle met ainsi en présence non seulement deux forces, deux intelligences et deux libertés, mais encore deux hasards, deux chances, deux mystères, deux destinées qui par-dessus le reste, comme les dieux d’Homère, président au combat, courent, étincellent, s’allongent et se rencontrent sur sa lame. Quand elle semble frapper devant nous dans le vide, elle frappe réellement aux portes de notre sort ; et tandis que la mort voltige autour d’elle, celui qui la manie sent qu’elle se dérobe à son esclavage antérieur, qu’elle obéit soudain à d’autres lois que celles qui la guidaient dans la salle d’armes. Elle accomplit une mission secrète : avant de prononcer sa sentence, elle nous juge ; ou plutôt, par le seul fait que nous l’agitons éperdument devant la grande et formidable énigme, elle force notre destin à nous juger nous-même.
LA COLÈRE DES ABEILLES
On m’a demandé bien souvent, depuis la Vie des Abeilles, d’éclaircir l’un des mystères les plus redoutés de la ruche : à savoir la psychologie de ses irrésistibles, de ses inexplicables, soudaines et parfois mortelles colères. Il flotte en effet, autour de la demeure des blondes fées du miel, une foule de cruelles et d’injustes légendes. Arrivés près de l’enclos fleuri de réséda et de mélilot où bourdonnent les filles de lumière, les plus braves des hôtes qui visitent le jardin ralentissent le pas et se taisent malgré eux. Les mères affolées en écartent leurs enfants comme elles les écarteraient de quelque feu latent ou d’un nid de vipères ; et l’éleveur novice, ganté de cuir, voilé de gaze, entouré de torrents de fumée, n’affronte l’énigmatique citadelle qu’avec le petit frisson inavoué qui précède les grandes batailles.
Qu’y a-t-il de raisonnable au fond de ces craintes traditionnelles ? L’abeille est-elle vraiment dangereuse ? Se laisse-t-elle apprivoiser ? Y a-t-il péril à s’approcher des ruches ? Faut-il fuir ou braver leur colère ? L’apiculteur a-t-il quelque secret ou quelque talisman qui le préserve des piqûres ? Voilà les questions que vous posent anxieusement tous ceux qui viennent d’installer un timide rucher et qui commencent leur apprentissage.
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L’abeille, en général, n’est ni malveillante, ni agressive ; mais paraît assez capricieuse. Elle a contre certaines gens des antipathies invincibles ; elle a aussi des jours d’énervement, — par exemple à l’approche d’un orage, — où elle se montre extrêmement irritable. Elle a l’odorat très subtil et très susceptible, elle ne tolère aucun parfum et abomine par-dessus tout l’odeur de la sueur humaine et de l’alcool. Elle ne s’apprivoise pas, au sens propre du mot, mais tandis que les ruches qu’on ne visite jamais deviennent hargneuses et méfiantes, celles qu’on entoure de soins quotidiens s’accoutument aisément à la présence discrète et prudente de l’homme. Enfin, il existe, pour manier presque impunément les abeilles, un certain nombre de petits expédients, variables selon les circonstances, que la pratique seule peut enseigner. Mais il est temps de révéler le grand secret de leurs colères.
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