C’est pourquoi, plein du devoir de vivre, cet idéal est très justement jaloux, intolérant et excessif. Comme tout organisme encore jeune, il élimine violemment ce qui peut altérer la pureté de son sang. Il est possible que les éléments empruntés à la monarchie et à l’aristocratie qu’on essaye d’introduire dans ses veines adolescentes soient excellents en eux-mêmes ; mais ils lui sont nuisibles puisqu’ils lui inoculent le mal dont il a d’abord à se guérir. Avant que le gouvernement de tous soit rendu plus sage, plus limpide et plus harmonieux par le mélange d’autres régimes, il est nécessaire qu’il se soit purifié par sa propre fermentation. C’est après qu’il se sera débarrassé de toutes les traces, de tous les souvenirs du passé, après qu’il aura régné dans la certitude et l’intégrité de sa force, qu’il conviendra de l’inviter à choisir dans ce passé ; ce qui importe à son avenir. Il l’y prendra selon ses appétits naturels, qui, de même que les appétits naturels de tout être vivant, savent de science sûre ce qui est indispensable au mystère de la vie.

*
* *

Les peuples ont donc raison de rejeter provisoirement ce qui est peut-être meilleur que le suffrage universel. Il est possible que la foule admette par la suite que les plus intelligents discernent et gouvernent mieux que les autres le bien de tous. Elle leur accordera alors une prépondérance légitime. Pour l’instant, elle n’y songe pas encore. Elle n’a pas eu le temps de se reconnaître. Elle n’a pas eu le temps d’épuiser des expériences qui paraissent absurdes, mais qui sont nécessaires parce qu’elles débarrassent le lieu où se cachent sans doute les dernières vérités.

Il en est des peuples comme des individus : ce qui compte, c’est ce qu’ils apprennent par eux-mêmes, à leurs dépens, et leurs erreurs forment les biens de l’avenir. Il ne sert de rien de dire à un homme durant son enfance ou sa jeunesse : « Ne mentez pas, ne trompez point, ne faites pas souffrir. » Ces préceptes de sagesse, qui sont en même temps des préceptes de bonheur, ne pénètrent en lui, ne nourrissent ses pensées, ne deviennent des réalités bienfaisantes qu’après que la vie les lui a révélés comme des vérités nouvelles et magnifiques que personne n’avait soupçonnées. De même, il est inutile de répéter à un peuple qui cherche son destin : « Ne croyez pas que le nombre ait raison ; qu’un mensonge affirmé par cent bouches cesse d’être un mensonge, qu’une erreur proclamée par une troupe d’aveugles devienne une vérité que la nature sanctionnera. Ne croyez pas davantage qu’en vous mettant dix mille qui ignorent contre un seul qui sait, vous saurez quelque chose, ou que vous forcerez la plus humble des lois éternelles à vous suivre, à délaisser celui qui l’avait reconnue. Non, la loi restera à sa place près du sage qui la découvrit, et tant pis pour vous tous si vous vous éloignez sans l’avoir acceptée ! Vous la retrouverez un jour sur votre route, et ce que vous aurez fait en pensant l’esquiver tournera contre vous. »

*
* *

Ce qu’on dit ainsi à la foule est très vrai ; mais il est non moins vrai que tout cela ne devient efficace qu’après avoir été éprouvé et vécu. Dans ces problèmes où convergent toutes les énigmes de la vie, la foule qui se trompe a presque toujours raison contre le sage qui a raison. Elle refuse de le croire sur parole. Elle sent obscurément que derrière les plus évidentes vérités abstraites il y a d’innombrables vérités vivantes que nul cerveau ne peut prévoir, car il leur faut le temps, la réalité et les passions des hommes pour développer leur œuvre. C’est pourquoi, quelque avertissement qu’on lui donne, quelque prédiction que l’on fasse, elle exige qu’avant tout on tente l’expérience. Pouvons-nous dire que là où elle l’obtint elle ait eu tort de l’exiger ? Il faudrait une étude spéciale pour examiner ce que le suffrage universel a ajouté à l’intelligence générale, à la conscience, à la dignité, à la solidarité civiques des peuples qui l’ont pratiqué ; mais quand il n’aurait fait autre chose que créer, comme en Amérique et en France, le sentiment d’égalité réelle qu’on y respire comme une atmosphère plus humaine et plus pure, et qui semble nouvelle et presque prodigieuse à ceux qui viennent d’ailleurs, ce serait déjà un bienfait qui ferait pardonner ses plus graves erreurs. En tout cas, c’est la meilleure préparation à ce qui doit venir.

LE DRAME MODERNE

Quand je parle du drame moderne, il va de soi que je n’entends m’occuper que de ce qui a lieu dans les régions vraiment nouvelles et encore médiocrement peuplées de la littérature dramatique. Plus bas, dans les théâtres ordinaires, le drame ordinaire et traditionnel subit, d’une manière très lente, l’influence du théâtre d’avant-garde, mais il est inutile d’attendre les traînards quand on a l’occasion d’interroger les éclaireurs.

Ce qui, dès le premier regard, caractérise le drame d’aujourd’hui, c’est d’abord l’affaiblissement et pour ainsi dire la paralysie progressive de l’action extérieure, ensuite une tendance très nette à descendre plus avant dans la conscience humaine et à accorder une part plus grande aux problèmes moraux ; et enfin la recherche, encore bien tâtonnante, d’une sorte de poésie nouvelle, plus abstraite que l’ancienne.

On ne saurait le nier, il y a sur les scènes actuelles, beaucoup moins d’aventures violentes et extraordinaires. Le sang y est plus rarement répandu, les passions y sont moins excessives, l’héroïsme moins âpre, le courage moins farouche et moins matériel. On y meurt encore, il est vrai, car on mourra toujours dans la réalité ; mais la mort n’est plus, — ou du moins, on peut espérer que bientôt elle ne sera plus, — l’ultima ratio, le cadre indispensable, le but inévitable de tout poème dramatique. Il est peu fréquent, en effet, dans notre vie, cruelle peut-être, mais d’une manière cachée et silencieuse, il y est peu fréquent que les plus violentes de nos crises se terminent par la mort ; et le théâtre, encore que plus lent que tous les autres arts à suivre les évolutions de la conscience humaine doit cependant finir par en tenir compte lui aussi, dans une certaine mesure.