Au reste pour le dire en passant, tout le théâtre français d’aujourd’hui, et une bonne partie du théâtre étranger qui n’en est que le reflet, s’alimente exclusivement de questions de ce genre, et des réponses gravement superflues qu’on y fait.
Mais d’autre part, à la pointe extrême de la conscience humaine, cela se termine dans les drames de Bjornson, d’Hauptmann et surtout dans les drames d’Ibsen. Ici nous arrivons au bout des ressources de la dramaturgie nouvelle. En effet, plus on descend dans la conscience de l’homme, moins on y trouve de conflits. On ne peut descendre très avant dans une conscience qu’à la condition que cette conscience soit très éclairée ; car il est indifférent de faire dix pas ou mille au fond d’une âme plongée dans les ténèbres, on n’y trouvera rien d’imprévu, rien de nouveau, les ténèbres étant partout semblables à elles-mêmes. Or, une conscience très éclairée a des passions et des désirs infiniment moins exigeants, infiniment plus pacifiques, plus patients, plus salutaires, plus abstraits et plus généreux qu’une conscience ordinaire.
De là, bien moins de luttes, et, en tout cas, des luttes bien moins ardentes entre ces passions agrandies et assagies par le fait même qu’elles sont plus hautes et plus vastes ; car si rien n’est plus sauvage, plus bruyant ni plus dévastateur qu’un petit ruisseau encaissé ; rien n’est plus tranquille, plus silencieux, plus bienfaisant qu’un beau fleuve qui s’élargit.
Et d’un autre côté, cette conscience éclairée s’inclinera devant infiniment moins de lois, admettra infiniment moins de devoirs nuisibles ou douteux. Il n’est pour ainsi dire pas de mensonge, d’erreur, de préjugé, de convention, de demi-vérité, qui ne puisse prendre, et réellement ne prenne, lorsque l’occasion s’en présente, la forme d’un devoir dans une conscience incertaine. C’est ainsi que l’honneur au sens chevaleresque et conjugal du mot (j’entends par ce dernier terme l’honneur du mari qu’on fait dépendre d’une faute de la femme), la vengeance, une sorte de pudeur maladive, l’orgueil, la vanité, la piété envers certains dieux, mille autres illusions ont été et sont encore l’intarissable source d’une multitude de devoirs absolument sacrés, absolument indiscutables, pour un grand nombre de consciences inférieures. Et ces soi-disant devoirs sont les pivots de presque tous les drames de l’époque romantique, et de la plupart de ceux d’aujourd’hui. Mais dans une conscience qu’une saine et vivante lumière a suffisamment pénétrée, il devient très difficile d’acclimater un de ces sombres devoirs impitoyables qui poussent fatalement l’homme qui le porte, vers le malheur ou la mort. Il ne s’y trouve plus d’honneur, plus de vengeance, plus de conventions qui réclament du sang. On n’y rencontre plus de préjugés qui exigent des larmes, ou d’injustice qui veuille le malheur. Il n’y règne plus de dieux qui ordonnent des supplices, ni d’amour qui demande des cadavres. Et quand le soleil est entré dans la conscience du sage, comme il faut espérer qu’il entrera un jour dans la conscience de tous les hommes, on n’y distingue plus qu’un seul devoir, qui est de faire le moins de mal possible et d’aimer les autres comme on s’aime soi-même ; et de ce devoir-là ne naissent guère de drames.
Aussi, voyez ce qui a lieu dans les drames d’Ibsen. On y descend parfois très avant dans la conscience humaine ; mais le drame ne demeure possible que parce qu’on y descend avec une lumière singulière, une sorte de lumière rouge, sombre, capricieuse et pour ainsi dire maudite, qui n’éclaire que d’étranges fantômes. Et de fait, presque tous les devoirs qui constituent le principe actif des tragédies d’Ibsen, sont des devoirs non plus situés en deçà, mais au delà de la conscience sainement éclairée ; et les devoirs que l’on croit découvrir par delà cette conscience, touchent souvent de bien près à un orgueil injuste, à une sorte de folie chagrine et maladive.
Il est bien entendu, pour dire ici toute ma pensée, que cette remarque n’enlève rien à mon admiration pour le grand poète scandinave ; car s’il est vrai qu’Ibsen ajouta bien peu d’éléments salutaires à la morale contemporaine, il est peut-être le seul qui au théâtre ait entrevu et mis en œuvre une poésie encore désagréable mais nouvelle, et qui soit parvenu à l’envelopper d’une sorte de beauté et de grandeur farouche et assombrie (assurément trop farouche et assombrie pour qu’elle puisse être générale et définitive), qui ne doit rien à la poésie des drames violemment enluminés de l’antiquité ou de la Renaissance.
Mais en attendant qu’il y ait dans la conscience humaine plus de passions utiles et moins de devoirs néfastes, qu’il y ait par conséquent sur la scène de ce monde plus de bonheur et moins de tragédies, un grand devoir de charité et de justice, qui offusque tous les autres, subsiste pour le moment au fond de tous les cœurs de bonne volonté. Et peut-être est-ce de la lutte de ce devoir contre notre ignorance et notre égoïsme que doit naître le véritable drame de ce siècle. Une fois cette étape franchie dans la vie réelle comme sur la scène, il sera peut-être permis de parler d’un théâtre nouveau, d’un théâtre de paix et de beauté sans larmes.
LES SOURCES DU PRINTEMPS
J’ai vu de quelle façon le printemps amasse du soleil, des feuilles et des fleurs, et se prépare longtemps d’avance à envahir le Nord. Ici, aux bords toujours tièdes de la Méditerranée — cette mer immobile et qui semble sous verre, — où durant les mois noirs du reste de l’Europe, il s’est mis à l’abri des neiges et du vent, en un palais de paix, de lumière et d’amour, il est curieux de surprendre dans la campagne immortellement verte ses préparatifs de voyage. On voit clairement qu’il a peur, qu’il hésite à affronter une fois de plus les grands pièges de glace que février et mars lui tendent chaque année de l’autre côté des montagnes. Il attend, il muse, il éprouve ses forces avant que de reprendre la route âpre et cruelle que l’hiver hypocrite a l’air de lui céder. Il s’arrête, il repart, il parcourt mille fois, comme un enfant ferait du jardin des vacances, les vallées odorantes, les collines délicates que la gelée n’a jamais effleurées de son aile. Il n’a rien à y faire, rien à ressusciter, puisque rien n’a péri et que rien n’a souffert, puisque toutes les fleurs de toutes les saisons y baignent dans l’air bleu d’un éternel été. Mais il cherche des prétextes, il s’attarde, il flânoche, il revient sur ses pas comme un jardinier désœuvré. Il écarte les branches, caresse de son souffle l’olivier qui frémit d’un sourire argenté, lustre l’herbe lustrée, réveille les corolles qui ne s’endormaient pas, rappelle les oiseaux qui n’avaient jamais fui, encourage les abeilles qui travaillent sans cesse ; puis, voyant comme Dieu que tout est bien au paradis sans tache, il s’asseoit un instant au rebord d’une terrasse que l’oranger couronne de fleurs régulières et de fruits de lumière et, avant de partir, jette un dernier regard sur son œuvre de joie qu’il confie au soleil.
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