D’autres considérèrent ce roi pantelant sur les marches du plus splendide trône qui soit encore debout, cette puissance presque infinie, brisée, rompue, en proie aux affreux ennemis qui assaillent la chair en détresse, la chair anéantie sous la plus éblouissante couronne que la main invisible et moqueuse du hasard ait jamais suspendue sur un amas confus de souffrance et d’angoisse…

Ils y virent une nouvelle et formidable preuve de la misère, de l’inutilité humaine. Ils allèrent répétant en eux-mêmes ce que disait déjà si bien la sagesse antique : à savoir que nous sommes, que nous serons probablement toujours, malgré tous nos efforts, « par rapport à la matière moins qu’un grain de mil, et à la durée, moins qu’un tour de vrille ». Ils y découvrirent peut-être, incrédules à Dieu mais crédules à son ombre, un mystérieux arrêt de cette mystérieuse Justice qui vient parfois mettre un peu d’ordre dans l’histoire informe des hommes et venger sur les rois l’iniquité des peuples…

Ils y virent bien d’autres choses encore. Ils ne se trompaient pas ; tout cela s’y trouvait, puisque cela se trouve en nous, et que la signification que nous accordons aux incompréhensibles actes de la force inconnue, devient bientôt la seule réalité humaine et peuple de fantômes plus ou moins fraternels l’indifférence et le néant qui nous entourent.

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Pour nous, sans repousser ces fantômes séduisants ou terribles qui représentent peut-être des interventions que notre instinct pressent, bien que nos sens ne les perçoivent pas, fixons avant tout nos regards sur les parties vraiment humaines et certaines de ce grand drame révolu. Au centre de l’obscure nuée où s’amplifiaient, jusqu’à dépasser les confins de ce monde terrestre, les gestes de la puissance qui rapprochait et écartait, tour à tour, une mort solennelle et une prestigieuse couronne, nous distinguons un homme qui va atteindre enfin le but unique, la minute essentielle de sa vie. Soudain, un ennemi invisible l’attaque et le terrasse. Aussitôt d’autres hommes accourent. Ce sont les émissaires de la Science. Ils ne se demandent pas si c’est Dieu, le Destin, le Hasard, la Justice qui vient barrer la route à la victime qu’ils relèvent. Croyants ou incrédules dans d’autres sphères ou dans d’autres moments, ils n’interrogent point la nuée ténébreuse. Ils sont ici les envoyés qualifiés de la raison de notre espèce ; de la raison nue, abandonnée à elle-même et telle qu’elle erre seule dans un univers monstrueux. Volontairement, ils éloignent d’elle imagination, sentiments, tout ce qui ne lui appartient pas en propre. Ils n’usent que de la partie purement, presque animalement humaine de sa flamme ; comme s’ils avaient la certitude que chaque être ne peut vaincre une force de la nature que par la force pour ainsi dire spécifique que la nature a mise en lui. Ainsi maniée, elle est peut-être étroite et frêle, cette flamme, mais précise, exclusive, invincible comme celle de la lampe à chalumeau de l’émailleur ou du chimiste. Elle est nourrie de faits, d’observations minimes mais sûres et innombrables. Elle n’éclaire que des points insignifiants et successifs dans l’immense inconnu ; mais elle ne s’égare pas, elle va où la dirige l’œil aigu qui la guide, et le point qu’elle atteint est soustrait aux influences qu’on appelait surnaturelles. Humblement, elle interrompt ou dévie l’ordre préétabli par la nature. Il y a deux ou trois ans à peine, elle se fût dispersée et affolée devant la même énigme. Son rayon lumineux ne s’était pas encore fixé avec une rigidité et une obstination suffisantes sur ce point obscur ; et nous aurions dit une fois de plus que la Fatalité est invincible. A ce coup, elle tint en suspens, durant plusieurs semaines, l’Histoire et le Destin, et finit par les jeter hors de l’ornière d’airain qu’ils comptaient suivre jusqu’au bout. Dorénavant, si Dieu, le Hasard, la Justice ou quelque nom qu’on donne à l’idée cachée de l’univers, veulent arriver à leur but, passer outre et triompher comme autrefois, ils pourront suivre d’autres routes ; mais celle-ci leur demeure interdite. A l’avenir, ils devront éviter la fente imperceptible mais infranchissable où veillera toujours le petit jet de flamme qui les a détournés.

Il se peut que cette royale tragédie nous ait définitivement prouvé que les vœux, l’amour, la pitié, les prières, toute une portion des plus belles forces morales de l’homme, sont impuissants en face d’une volonté de la nature. Immédiatement, comme pour compenser la perte et maintenir au niveau nécessaire les droits de l’esprit sur la matière, une autre force morale, ou plutôt la même flamme qui prend une autre forme, s’élève, resplendit et triomphe. L’homme perd une illusion pour acquérir une certitude. Loin d’avoir descendu, il monte d’un degré parmi les forces inconscientes. Il y a là, malgré toute la misère qui l’entoure, un noble et grand spectacle ; et de quoi rendre attentifs ceux qui perdraient confiance aux destinées de notre espèce.

VUE DE ROME

Rome est probablement le lieu du monde où s’est accumulé durant vingt siècles et où subsiste encore le plus de beauté.

Elle n’a rien créé, si ce n’est un certain esprit de grandeur et l’ordonnance des belles choses ; mais les plus magnifiques moments de la terre s’y sont prolongés et fixés avec une telle énergie qu’elle est le point du globe où ils ont laissé les plus nombreuses, les plus impérissables traces. Quand on foule son sol, on foule l’empreinte mutilée de la déesse qui ne se montre plus aux hommes.

La nature l’avait admirablement située à l’endroit le plus propre à recueillir, comme dans la plus noble coupe qui se soit ouverte sous le ciel, les joyaux des peuples qui passaient autour d’elle sur les cimes de l’histoire. Le lieu où tombaient ces merveilles était déjà l’égal de ces merveilles mêmes. L’azur y est limpide et somptueux. Les obscures et profondes verdures du nord s’y marient encore aux feuillages légers et plus clairs du midi. Les arbres les plus purs, le cyprès qui s’élance tel qu’une prière ardente et sombre, le large pin parasol, qui semble la pensée la plus grave et la plus harmonieuse de la forêt, le massif chêne-vert qui prend si aisément la grâce des portiques, y ont acquis, par une tradition séculaire, une fierté, une conscience et une solennité qu’ils ne retrouvent nulle autre part. Qui les a vus et compris, ne les oubliera plus et les reconnaîtrait sans peine entre les arbres analogues d’une terre moins sacrée. Ils furent les ornements et les témoins d’incomparables choses. Ils demeurent inséparables des aqueducs épars, des mausolées découronnés, des arches brisées, des colonnes héroïquement rompues qui décorent une campagne majestueuse et désolée. Ils ont pris le style des marbres éternels qu’ils environnent de silence et de respect. Comme ceux-ci ils savent nous dire, à l’aide de deux ou trois lignes nettes et pourtant mystérieuses, tout ce que peut nous confesser la tristesse d’une plaine qui porte sans fléchir les débris de sa gloire. Ils sont et se sentent romains.