[11] Max Muller, Origine de la Religion, p. 321.

« Le Rig-Véda ou le Véda des hymnes, le vrai Véda ou le Véda par excellence, dit encore Max Muller, finit dans les Upanishads, ou, comme on les appela plus tard, dans le Védanda. Or, la note dominante des Upanishads, c’est le « Connais-toi toi-même », c’est-à-dire connais l’être qui est le support de ton Moi et apprends à le trouver et à le reconnaître dans l’Être éternel et suprême, l’Un sans second, qui est le support du monde entier. »

« Le culte à sa dernière hauteur, celui du Vanaprastha, c’est-à-dire du vieillard, de l’homme qui a payé ses trois dettes, qui a vu « le fils de son fils », et se retire dans la forêt, devient purement mental et, à la fin, l’examen de soi-même, au sens le plus profond du mot, c’est-à-dire la reconnaissance du moi individuel avec le moi éternel, devient la seule occupation qui lui soit encore permise[12]. »

[12] Ibid., p. 313.

« Cherche le Moi caché dans ton cœur », dit le Mahabharata, dernier écho des grands enseignements, « Brahma, le vrai Dieu, c’est toi-même ». Tel est, répétons-le, le fond de la pensée védique ; et c’est de cette pensée que découle tout le reste. Pour la retrouver, nous n’avons nullement besoin de la théosophie moderne qui n’a fait que l’étayer de textes moins connus et d’une authenticité moins certaine. Jamais elle ne fut secrète, mais par sa grandeur même, elle échappait aux yeux de ceux qui ne pouvaient la comprendre ; et peu à peu, à mesure que se multipliaient les dieux et qu’ils se mirent à la portée des hommes, elle fut perdue de vue. Sa hauteur seule la rendit ésotérique. Aux temps héroïques du védisme, où presque tous, après avoir accompli leurs devoirs envers leurs parents et leurs enfants se retiraient dans la forêt pour y attendre tranquillement la mort, rentrer en eux-mêmes et y chercher le dieu caché avec lequel ils allaient bientôt se confondre, elle était la pensée de tout un peuple. Mais les peuples ne restent pas longtemps fidèles aux sommets. Afin de ne pas perdre tout contact avec eux, elle dut descendre, masquer son visage, se mêler à la foule sous mille déguisements. Néanmoins, nous la retrouvons toujours sous les voiles de plus en plus épais dont elle se couvre. « L’homme est la clef de l’univers », proclamait encore l’axiome fondamental des hermétistes du Moyen âge, d’une voix étouffée sous le fatras de textes illisibles et de grimoires indéchiffrables, comme Novalis, sans peut-être se douter qu’il retrouvait une vérité vieille de plusieurs milliers d’années, presque aussi vieille que le monde, la répétait une dernière fois, sous une forme à peine altérée, en nous apprenant que « notre premier devoir est la recherche de notre moi transcendental ».

Abandonnés dans un univers infini où nous ne pouvons rien connaître que nous-mêmes, n’est-ce pas, en effet, la seule vérité qui surnage, la seule qui ne soit pas illusoire, la seule aussi que nous puissions, après tant d’interprétations erronées où nous ne l’avions pas reconnue, après tant de mésaventures, encore espérer de rejoindre ?

XXIV

Dieu ou la cause première est inconnaissable ; mais étant partout, il est nécessairement en nous ; c’est donc en nous-mêmes que nous pouvons découvrir ce qu’il nous importe d’en connaître. Voilà les deux points d’appui de la voûte qui soutient la religion primitive et toutes celles, ou du moins la doctrine réelle mais secrète de toutes celles qui en dérivent, c’est-à-dire de toutes celles que nous connaissons, hors le fétichisme de peuplades tout à fait barbares. Elle les avait trouvés dès l’origine, ou plutôt dès ce que nous appelons l’origine qui devait avoir derrière soi un passé de milliers, peut-être de millions d’années. Nous n’en avons pas trouvé d’autres, nous n’en trouverons jamais d’autres, à moins d’une révélation impossible, sinon en principe du moins en fait ; car rien qui n’est pas humain ou divinement humain ne peut parvenir jusqu’à nous. Nous sommes revenus au point d’où nos ancêtres étaient partis ; et le jour où l’humanité en atteindra un autre, sera le jour le plus extraordinaire qui, depuis la naissance de ce monde, ait éclairé notre planète.

Les incarnations de Dieu, dans la pensée religieuse primitive, ne sont donc que des extériorisations périodiques et sporadiques, des manifestations éclatantes, synthétiques et exceptionnelles du Dieu qui est en tout homme. Cette incarnation est universelle et latente en chacun de nous ; mais si l’incarnation est regardée comme un privilège pour l’homme en qui elle s’opère, elle est considérée comme un sacrifice de la part de Dieu. Vichnou s’est volontairement sacrifié en descendant dans Krichna et dans le Bouddha. S’est-il également sacrifié en descendant dans les autres hommes ? D’où vient cette idée de sacrifice ? Elle est assez mystérieuse et remonte sans doute à de très antiques traditions ; en tout cas, elle ne paraît pas purement rationnelle comme les deux précédentes. On n’explique nulle part pourquoi il est nécessaire qu’une émanation de Dieu redescende dans l’homme qui est déjà une émanation divine. Il y a là un hiatus que ne comble pas le mythe de la déchéance originelle qui reste également inexpliqué. A moins que l’idée en question ne repose tout simplement sur cette constatation que tout homme qui dépasse les autres, qui voit plus haut et plus loin qu’eux et leur enseigne ce qu’ils ne peuvent pas encore comprendre, est forcément méconnu, persécuté, sacrifié et malheureux.

XXV