Elle avait surtout, cette tradition perdue que nous avons retrouvée presque intacte dans l’Inde, fait une fois pour toutes le départ entre le connaissable et l’inconnaissable, et attribuant à celui-ci la portion du lion, ose installer au centre de sa doctrine un immense aveu d’ignorance.

Mais les Grecs ne semblent pas se douter de l’existence de cet aveu, simple, net et profond, qui leur eût épargné bien des recherches vaines ; ou bien, leur esprit plus subtil, plus remuant, plus entreprenant, ne voulait pas l’admettre ; et toute leur cosmogonie, leur théogonie et leur métaphysique n’est qu’un effort incessant pour le diminuer en le subdivisant, en l’émiettant à l’infini, comme s’ils eussent espéré qu’à force de rendre petite chacune des parties de l’inconnaissable, ils arriveraient à en connaître le tout.

C’est du reste un spectacle extrêmement curieux que cette lutte de la raison grecque, lucide, exigeante, tatillonne et voulant se rendre compte de tout, contre les ténèbres grandioses et souvent désordonnées des religions asiatiques. On a dit qu’il manquait aux Grecs le sentiment de l’absolu divin ; ce sera vrai, mais plus tard. Au début, leur pensée, encore sous l’influence de traditions mystérieuses, est tout imprégnée du sentiment de cet absolu qui les a souvent, par les seuls sentiers de la raison, conduits beaucoup plus haut, et peut-être plus près de la vérité, que leurs successeurs plus habiles qui l’avaient perdu.

II

Mais sans entrer dans le détail de leurs tâtonnements vers une lumière pressentie ou profondément ensevelie dans la mémoire atavique ou dans des mythes qu’on ne comprenait plus, sans préciser l’apport de chacun de ces philosophes, ce qui nécessiterait des développements intéressants mais disproportionnés, notons simplement les concordances essentielles avec les théories védiques et brahmaniques.

Xénophane le premier, contre les poètes, affirma l’existence d’un dieu unique, immuable, éternel. « Dieu, dit-il, n’est point né, car il n’aurait pu naître que de son semblable ou de son contraire, deux hypothèses dont la première est inutile et la seconde absurde. On ne peut dire ni qu’il est infini ni qu’il est fini ; car infini, n’ayant ni milieu, ni commencement ni fin, il ne serait rien du tout ; et fini, il exigerait une limite et cesserait d’être un. Il n’est ni en repos ni en mouvement pour des raisons analogues. Bref, on ne peut lui donner que des caractères négatifs[39]. » Ce qui est bien, sous une autre forme, avouer qu’il est aussi inconnaissable que la cause première des hindous.

[39] Albert Rivaud, Le Problème du devenir, p. 102.

Cet aveu de l’inconnaissable est du reste plus nettement formulé par Xénophane, en un autre endroit. « La vérité, il n’y a point d’homme, il n’y en aura point à la connaître, sur les dieux et sur les choses que j’enseigne. Arrivât-il à quelqu’un de rencontrer la vérité absolue, la rencontre demeurerait par lui-même ignorée. En toutes choses, il n’y a que la vraisemblance[40] ».

[40] Fr. 34.

Ne pourrions-nous pas répéter aujourd’hui ce qu’il y a plus de vingt-cinq siècles affirmait le fondateur de l’école d’Élée ? Y eut-il, ici comme ailleurs, infiltration de la tradition primitive ? C’est probable ; en tout cas, sur d’autres points, la filiation est nettement établie. Les Orphiques qui se trouvent à l’origine légendaire et préhistorique de la poésie et de la philosophie hellénique, sont en réalité, selon Hérodote, des Égyptiens[41]. Nous avons vu d’autre part que la religion égyptienne et la religion védique ont vraisemblablement une source commune ; et qu’il est pour l’instant impossible de dire avec certitude laquelle est la plus ancienne. Or, les Pythagoriciens ont emprunté aux Orphiques l’errance des âmes et la série des purifications. D’autres leur ont pris le mythe de Dionysos, avec toutes ses conséquences ; car Dionysos, dieu-enfant, tué par les Titans et dont Athénée sauve le cœur en le cachant dans une corbeille et que Jupiter fait renaître, c’est Osiris, c’est Krichna, c’est le Bouddha, c’est toutes les incarnations divines, c’est le dieu qui descend ou plutôt éclate dans l’homme, c’est la mort provisoire et illusoire et la renaissance réelle et immortelle, c’est l’union temporaire avec la divinité qui n’est que le prélude de l’union définitive, c’est le cycle sans fin de l’éternel devenir.