Celui que plusieurs considèrent comme le plus grand théosophe contemporain, Rudolph Steiner, prétend, ainsi que nous le verrons plus loin, avoir retrouvé le moyen, ou l’un des moyens, de provoquer cette extase et de se mettre en communication avec les mondes supérieurs et avec Dieu.

VII

De ce qui précède, on peut, semble-t-il, conclure que les grands initiés, ou pour parler plus exactement, les adeptes des religions ésotériques, des collèges de prêtres ou des fraternités occultes, sur l’origine et le but de l’univers, sur le caractère inconnaissable de la cause première, ou du dieu des dieux, sur les devoirs et les destinées de l’homme, ne savaient pas autre chose que ce qu’avaient ouvertement enseigné, à ceux qui étaient capables de le comprendre, les grandes religions primitives. Ils ne savaient pas autre chose pour la raison que jusqu’ici il n’a pas été possible de savoir et par conséquent d’enseigner autre chose. S’ils avaient su autre chose, nous le saurions aussi ; car il n’est guère admissible que l’essentiel d’un tel secret n’eût pas transpiré depuis tant de milliers d’années qu’il était connu de tant de milliers d’hommes. S’il était possible d’imaginer qu’il existe et que nous le puissions connaître, le connaissant, nous ne serions plus des hommes. Il y a à la connaissance des limites que le cerveau n’a pas encore franchies, qu’il ne pourra jamais franchir sans cesser d’être un cerveau humain. Tout au plus, l’aveu de l’agnosticisme irréductible et du panthéisme intégral, qui sont les deux pôles entre lesquels a toujours oscillé, oscille encore et probablement oscillera toujours la pensée humaine la plus haute, pouvait-il être plus franc, plus net, plus dénué de formes, plus total et mettre en garde ceux qui le recevaient contre les apparences fallacieuses et les mensonges nécessaires des théogonies et des mythologies officielles.

VIII

Non plus qu’à une certaine hauteur il n’y avait de cosmogonie, de théogonie ou de théologie ésotérique, n’y avait-il de morale secrète. Sous ce rapport, nous venons de le voir à la hâte, les religions primitives avaient tout exploré, sans laisser un coin d’ombre où pussent se réfugier les amants du mystère et les chercheurs d’inconnu. Leur morale est d’emblée, ou paraît être d’emblée, — car nous ignorons les milliers d’années d’élaboration, — la plus élevée, la plus parfaite que l’homme puisse espérer de pratiquer. Elle a tout éprouvé, elle a tenté et gravi toutes les montagnes. Où elle a passé, et elle a passé partout, surtout sur les plus âpres cimes, il ne reste rien à glaner. Nous sommes encore à des centaines de siècles au-dessous de ce qu’elle atteignit sur les sommets de l’abnégation, de la bonté, de la pitié, du sacrifice, du don total de soi ; et principalement dans la recherche de ce que Novalis appelait « notre moi transcendental », c’est-à-dire la partie divine et éternelle de notre être.

Quant aux sanctions, elles allèrent également à l’extrême de ce que l’intelligence peut concevoir ; car parties de l’inconnaissable, elles ne pouvaient, à peine de se démentir, attribuer à cet inconnaissable une volonté quelconque. Elles devaient donc mettre en nous-mêmes la récompense et le châtiment d’une morale qui ne pouvait naître qu’en nous. Ici non plus il n’y avait pas la moindre place pour un enseignement différent et occulte.

Reste l’énigme de l’origine du mal, de l’antagonisme apparent de l’esprit et de la matière, de la nécessité du sacrifice, de la douleur et de l’expiation. Ici encore, à moins de se contredire, la tradition occulte ne pouvait rien fonder sur l’inconnaissable. Elle avait simplement à admettre, à titre provisoire, l’explication la plus haute des religions ésotériques qui regardent la matière et les ténèbres, la division et la séparation, non comme le mal en soi, mais comme des états transitoires de la substance une et éternelle, une phase du va-et-vient du devenir sans fin, dont il fallait s’efforcer de sortir pour atteindre le plus tôt possible l’état ou la phase spirituelle. Elle n’avait et sans doute ne pouvait avoir à cet égard un enseignement plus satisfaisant. En tout cas aucun écho n’en est parvenu jusqu’à nous et il est probable qu’elle se contentait, une fois de plus, d’accentuer l’aveu de son ignorance invincible.

IX

Voilà donc les points, — et ce sont les plus importants, — sur lesquels l’enseignement ésotérique, s’il y eut à l’origine un tel enseignement, devait nécessairement se confondre avec l’enseignement public des religions primitives saisies près de leurs sources. Il est vraisemblable, je l’ai déjà dit, que cet enseignement ne prit un caractère secret que beaucoup plus tard, quand les religions officielles se furent extraordinairement compliquées et profondément corrompues. L’ésotérisme ne fut alors que le retour à la pureté originelle, de même qu’en Grèce, les doctrines ou les hypothèses anté-socratiques, d’origine, quoiqu’on en ait dit, évidemment asiatique, devinrent celles des mystères. Il est donc à peu près certain que sur ces questions, les occultistes de tous les temps et de tous les pays n’en savaient pas plus que nous. Mais il est d’autres domaines où ils paraissent avoir possédé des traditions que les religions officielles ne nous ont pas transmises et dont les successeurs des grands adeptes de l’Inde, de l’Égypte, de la Perse, de la Chaldée et de la Grèce, les Kabbalistes, les néo-platoniciens, les gnostiques et les hermétistes du Moyen âge ont plus ou moins vainement tenté de retrouver le secret.

X