C’est également dans ces parages ténébreux que les derniers initiés de l’Inde, héritiers des traditions ésotériques, l’emportent encore de beaucoup sur tout ce que nous savons et produisent ces phénomènes singuliers que la jonglerie et la supercherie ne suffisent pas toujours à expliquer et qui provoquent l’étonnement des voyageurs les plus sceptiques et les plus soupçonneux.

Ont-ils en réserve, comme ils le prétendent, d’autres secrets, notamment ceux qui leur permettraient de manipuler certaines forces terribles et irrésistibles, telle que la force intramoléculaire ou la puissance formidable et inépuisable de la gravitation, du son ou de l’éther ? C’est possible mais moins certain. Il est assez incompréhensible qu’en cas d’urgence, quand il était question de vie ou de mort, ils n’y aient jamais eu recours. L’Inde, comme l’Égypte, la Perse et la Chaldée, a subi d’effroyables invasions qui non seulement menaçaient sa civilisation, anéantissaient ses richesses, brûlaient ses livres sacrés, massacraient ses habitants, mais s’attaquaient à ses dieux, violaient ses temples, exterminaient ses prêtres. Cependant on ne constate pas qu’elle ait jamais tourné contre ses agresseurs une arme surnaturelle. On peut répondre que vu l’immensité des territoires, ces invasions ne furent jamais totales, que les derniers initiés pouvaient fuir devant elles et se réfugier en d’inaccessibles montagnes ; qu’au surplus, leur royaume n’étant pas de ce monde, ils ne se sentaient pas le droit d’user de leurs pouvoirs supra-terrestres, car un axiome fondamental de la haute science interdit de l’abaisser à la poursuite d’un dessein matériellement avantageux ; c’est encore possible. Il n’en reste pas moins que la domination anglaise et surtout la conquête du Thibet, en 1904, par le colonel Younghusband, ont porté un coup très sensible au prestige de leurs connaissances occultes.

XII

Jusqu’en 1904, en effet, le Thibet était considéré par les occultistes comme le dernier asile de leur science. Il possédait, à leur dire, d’immenses bibliothèques souterraines, aux livres innombrables, dont certains remontaient aux temps préhistoriques des Atlantes, où étaient consignées, en des langues connues seulement de quelques adeptes, les révélations suprêmes et immémoriales. Au sein de ses lamasseries où pullulaient des milliers de moines, il nourrissait un collège de grands initiés, à la tête duquel se trouvait, initié des initiés, et incarnation de Dieu sur la terre, le Dalai-Lama.

Aucun Européen n’avait jamais, affirmait-on, violé son territoire sacré ; ce qui du reste n’était pas tout à fait exact, car en 1661, en 1715 et en 1719, deux ou trois jésuites et quelques capucins y avaient pénétré. En 1740, un voyageur hollandais séjourna dans Lhassa, puis, en 1813, un Anglais. Ensuite, en 1846, les missionnaires Huc et Gobet, déguisés en lamas, parvinrent à s’y glisser. Mais depuis, malgré de multiples et périlleuses tentatives, dont la dernière et la plus notoire fut celle de Sven-Hedin, aucun explorateur n’avait réussi à atteindre la ville sainte. On peut donc dire que de toutes les terres de notre globe, c’était la plus mystérieuse et la plus prestigieuse.

A l’annonce de l’expédition sacrilège, on s’attendit, dans le monde des occultistes, à d’étranges événements. Je me rappelle la confiance, la sereine certitude avec laquelle l’un des plus savants, des plus sérieux de ceux-ci, au début de l’année 1904, me disait : « Ils ne savent pas à quoi ils s’attaquent. Ils vont provoquer dans leur refuge les plus redoutables puissances. Il est à peu près certain que les derniers adeptes transhimalayens possèdent le secret de la terrible force éthérique ou sidérale, le « Mash-maket » des Atlantes, l’irrésistible « Vril » dont parle Bulwer-Lytton, cette force vibratoire qui, d’après les instructions qui se trouvent dans l’Astra-Vidya, peut réduire en cendre cent mille hommes et éléphants, aussi facilement qu’elle réduirait en poudre un rat mort. Il va se passer des choses extraordinaires. Ils n’atteindront jamais l’inviolable Potala ! »

Il ne se passa rien du tout, du moins rien de ce qu’on attendait. Après de longs pourparlois diplomatiques, où se révèlèrent, sous un jour déconcertant, l’impéritie, l’incompréhension, la sénilité, la mauvaise foi chinoise, et l’astuce enfantine du collège des Lamas, les troupes du colonel Younghusband, composées surtout de Sikhs et de Gurkhas, encadrés d’Européens, se mirent en marche. Dans ces régions déchiquetées et sur ces hauts plateaux glacés, désolés et inhabitables de l’Himalaya, les plus âpres du monde, elles eurent à surmonter des difficultés inouïes et dans des défilés qu’une poignée d’hommes bien commandés eût rendus inexpugnables, se heurtèrent plus d’une fois à la résistance inhabile et courageuse des soldats du Dalai-Lama, fanatisés par les « mantras » et les charmes de leurs prêtres, mais armés de fusils à mèche et de mauvais canons indigènes. Les Anglais approchèrent enfin de Lhassa, et les abbés des grands monastères, affolés, durant cinq jours, maudirent solennellement l’envahisseur, mirent en mouvement des milliers de moulins à prières, eurent recours aux suprêmes incantations ; inutilement. Le 4 août, le colonel Younghusband fit son entrée dans la capitale du Thibet, occupa le Saint des Saints, la résidence de Dieu : la Potala, immense et fantastique édifice qui s’élance au-dessus des masures de la ville et ressemble, avec ses terrasses, ses toits plats, ses bastions, à une forteresse, à une superposition de villas italiennes, à une caserne aux fenêtres innombrables et à certains gratte-ciel américains. Le Dalai-Lama, la treizième incarnation de la divinité, le pape du Bouddhisme, le père spirituel de six cent millions d’âmes, avait honteusement pris la fuite et ne fut jamais retrouvé. On explora les couvents et les sanctuaires où grouillaient plus de trente mille moines résignés et indifférents et on n’y découvrit que les restes de la plus haute religion que connurent les hommes, achevant de se décomposer dans de puériles superstitions, dans le mécanisme des moulins à prières, et dans la plus déplorable sorcellerie. Ainsi s’effondra le suprême asile du mystère et furent livrés aux profanes les derniers secrets de la terre.

LES GNOSTIQUES ET LES NÉO-PLATONICIENS

I

Laissant de côté Platon et son école dont les théories sont trop connues pour qu’il soit utile de les rappeler ici, nous quittons maintenant les eaux relativement claires des religions primitives pour entrer dans les remous confus qui en dérivent. A mesure que se perdaient les notions grandioses et simples que leur altitude même dérobait aux regards, celles qui leur succédaient et qui n’en étaient que des reflets déformés ou brisés, s’obscurcissaient et se multipliaient. Il suffira de les passer assez rapidement en revue ; car après ce que nous savons, ou plutôt après ce que nous savons ne pouvoir savoir, elles n’ont plus grand chose à nous apprendre et ne font qu’embrouiller et compliquer sans fruit l’aveu de l’inconnaissable et les conséquences qui en découlent.