I

Nous arrivons ainsi aux occultistes d’aujourd’hui, qui ne sont plus des hiérophantes, des adeptes, des initiés ou des voyants, mais de simples chercheurs appliquant à l’étude des phénomènes anormaux les méthodes de la science expérimentale. Ces phénomènes, pour peu que l’attention soit mise en éveil, on les constate de toutes parts dans la vie. Sont-ils exclusivement dus aux forces inconnues du subconscient ou à des entités invisibles qui ne sont pas, ne sont pas encore ou ne sont plus des hommes ? Le grand intérêt, on pourrait dire tout l’intérêt de la question est là, mais la réponse est encore en suspens, bien que s’accentue la tendance à la chercher dans un autre monde que le nôtre ; et la conversion au spiritisme de purs savants tels que sir Oliver Lodge, et plus récemment celle du professeur W.-J. Crawford, sont à cet égard assez significatives.

Je ne reviendrai pas ici sur les communications spirites, les phantasmes des vivants et des morts, les phénomènes prémonitoires, les manifestations psychométriques et médiumniques dont j’ai esquissé l’étude dans La Mort et dans L’Hôte Inconnu. Ce que j’en ai dit dans ces livres peut donner une idée sommaire, provisoire, — car tout est provisoire dans ces régions, — mais suffisante, de l’état présent de la science métapsychique sur ces points.

Mais il en est d’autres qui n’entraient pas alors dans le cadre de mon travail, qu’il faut que j’aborde aujourd’hui, d’abord parce qu’ayant passé en revue, rapidement, mais aussi complètement que possible, dans une monographie forcément écourtée, tout l’occultisme passé, il est équitable de traiter de la même façon l’occultisme présent, mais aussi et surtout parce que ces points que j’avais réservés jettent une lumière assez inattendue sur plusieurs autres et autorisent sinon des conclusions, du moins certaines inductions qui termineront cette étude.

II

Il ne s’agit plus, pour nos modernes occultistes comme pour leurs devanciers plus présomptueux, d’interroger directement l’inconnaissable, de remonter aux origines de la Cause sans Cause, d’expliquer l’inexplicable transition de l’infini au fini, de l’inconnaissable au connu, de l’esprit à la matière, du bien au mal, de l’absolu au relatif, de l’éternel à l’éphémère, de l’invisible au visible, de l’immobilité au mouvement, du virtuel au réel, et de trouver dans tout cet incompréhensible une théogonie, une cosmogonie, une religion et une morale qui ne soient pas aussi désespérantes que les ténèbres d’où on s’est efforcé de les tirer.

Assagis par d’innombrables désillusions, ils se résignent à un rôle plus modeste. Au milieu d’une science que la nature même de ses investigations a rendu presque nécessairement matérialiste, ils conquièrent patiemment un îlot où ils donnent asile à des phénomènes que les lois ou plutôt les habitudes de la matière, telles que croyons les connaître, ne suffisent pas à expliquer. Ils arrivent ainsi, peu à peu, sinon à nous prouver, du moins à nous acheminer vers la preuve, qu’il y a dans l’homme, que l’on peut considérer comme une sorte de résumé de l’univers, une force spirituelle autre que celle qui émane de ses organes ou de son cerveau matériel et conscient et qui ne dépend pas uniquement de l’existence de son corps. Reconnaissons que cet îlot de nos occultistes, qui prennent maintenant le nom de métapsychistes, est encore assez désordonné. On y remarque tout le désarroi d’une installation récente et provisoire. Chacun y apporte chaque jour ses petites ou ses grandes trouvailles, les déballe et les entasse pêle-mêle sur la grève. Le très incertain y voisine avec l’incontestable, l’excellent avec le pire et le commencement avec la fin. Il serait temps de tirer de cette profusion et de cette confusion de matériaux, quelques lois générales qui y missent un peu d’ordre ; mais il est douteux qu’on le puisse d’ores et déjà tenter, car l’inventaire n’est pas terminé et l’on pressent qu’une découverte inattendue peut tout remettre en question et renverser de fond en comble les théories le plus prudemment édifiées.

En attendant, on pourrait essayer de commencer par le commencement. Puisque les phénomènes qui s’accumulent tendent à établir que la force spirituelle qui émane de l’homme ne dépend pas entièrement de son cerveau et de la vie de son corps, il serait logique de démontrer d’abord que la pensée peut exister sans cerveau et en fait existait avant qu’un cerveau ne fût né. Si l’on y réussissait, l’existence posthume et tous les phénomènes attribués au subconscient deviendraient presque naturels et, en tout cas, beaucoup plus explicables.

III

La grande objection que les matérialistes ont toujours faite aux spiritualistes et qu’ils font encore, mais moins hardiment aujourd’hui, se résume en ceci : Pas de pensée sans cerveau. L’âme ou l’esprit est une sécrétion de la substance cérébrale ; le cerveau mort, la pensée s’arrête et il ne reste rien.