VI
Est-ce donc là le grand secret de l’humanité qu’on cachait avec tant de soin sous des formules mystérieuses et sacrées, sous des rites parfois effrayants, sous des réticences et des silences redoutables : une négation sans bornes, un vide immense, une ignorance sans espoir ? Oui, ce n’est que cela ; et il est heureux que ce ne soit pas autre chose, car un Dieu et un univers assez petits pour que le petit cerveau de l’homme pût en faire le tour, en comprendre la nature et l’économie, en connaître l’origine, le but et les limites, deviendraient si étroits et si misérables que personne ne se résignerait à y demeurer éternellement prisonnier. Il faut à l’humanité l’infini et son corollaire l’ignorance invincible pour ne pas se sentir dupe ou victime d’une inexcusable expérience ou d’une erreur sans issue. On pouvait ne pas l’appeler à la vie, mais puisqu’on l’a tirée du néant, il lui faut l’illimité de l’espace et du temps dont on lui a donné l’idée ; elle est en droit de participer de tout ce qu’est celui qui la fit naître avant qu’elle lui pardonne d’être née. Et elle n’y peut participer qu’à condition de ne pas comprendre. Toute certitude, du moins tant que notre cerveau ne sera pas délivré des liens qui l’entravent, deviendrait une borne contre laquelle irait se briser tout désir d’exister. Réjouissons-nous donc de n’en pas avoir d’autre que celle d’une ignorance aussi infinie que le monde ou le Dieu qui en est l’objet.
VII
Après tant d’efforts, après tant d’épreuves, nous nous retrouvons exactement au point d’où étaient partis nos grands instructeurs. Ils nous ont légué une sagesse que nous commençons à peine à débarrasser des débris que les siècles y avaient déposés ; et sous ces débris nous retrouvons intact le plus haut aveu d’ignorance que l’homme ait osé proférer. C’est peu si l’on aime l’illusion, c’est beaucoup si l’on préfère la vérité. Nous savons enfin qu’il n’y eut jamais de révélation ultra-humaine, de message direct et irrécusable de la divinité, de secret ineffable et que tout ce que l’homme croit connaître au sujet de Dieu, de son origine et de ses fins, c’est de sa propre raison qu’il l’a tiré. On se doutait bien, avant d’avoir interrogé nos ancêtres préhistoriques, que toute révélation, au sens où l’entendent les religions, était et sera toujours impossible ; car on ne peut révéler à quelqu’un que ce qu’il est capable de comprendre, et Dieu seul peut comprendre Dieu. Mais on s’imaginait volontiers, qu’ayant pour ainsi dire assisté à la naissance du monde, ils devaient en savoir plus que nous puisqu’ils étaient encore plus près de Dieu. Ils n’étaient pas plus près de Dieu, ils étaient simplement plus près de la raison humaine que n’avaient pas encore offusquée des imaginations millénaires. Ils se sont contentés de nous donner les seuls repères que cette raison puisse découvrir dans l’inconnaissable : panthéisme, spiritualisme, immortalité, optimisme final, abandonnant le reste aux hypothèses de leurs successeurs et laissant sagement sans réponse, comme nous les laisserions encore aujourd’hui, toutes les questions insolubles que les religions qui suivirent tranchèrent aveuglément, de façon souvent ingénieuse, mais toujours arbitraire et parfois puérile.
VIII
Faut-il refaire le compte de ces questions ? Passage du virtuel au réel, de l’essence au devenir, du néant à l’être, descente de l’esprit dans la matière, c’est-à-dire origine du mal, et remontée de la matière vers l’esprit, nécessité de sortir d’un état éternellement bienheureux pour y revenir après une purification et des épreuves dont l’indispensabilité est incompréhensible ; recommencements éternels pour atteindre un but qui fuira toujours, puisqu’il n’a pas été atteint, bien que dans le passé on ait eu pour l’atteindre autant de temps qu’on en aura dans l’avenir.
On pourrait allonger sans mesure ce bilan de l’inconnaissable. Il suffira d’ajouter pour le clore que la question qui, à tort ou à raison nous inquiète le plus, celle qui concerne le sort de notre conscience et de notre personnalité dans l’absorption divine, demeure elle aussi sans réponse ; car le Nirvana ne décide, ne précise rien, et le Bouddha, dernier interprète des grands enseignements ésotériques, avoue lui-même qu’il ne sait pas si cette absorption a lieu dans un néant ou dans un bonheur éternel : « Le sublime ne l’a pas révélé. »
« Le Sublime ne l’a pas révélé », car rien n’a été révélé et rien n’est résolu parce qu’il est probable que rien ne sera jamais résoluble et qu’il est vraisemblable que des êtres dont l’intelligence serait un million de fois plus puissante que la nôtre ne trouveraient pas encore de solution. Pour comprendre la création, nous dire d’où elle vient, où elle va, il faudrait en être l’auteur ; et encore, se demande le Rig-Véda, à la source même de la sagesse primordiale, « Et encore, le sait-il ? »
Le grand secret, le seul secret, c’est que tout est secret. Apprenons du moins à l’école de nos mystérieux ancêtres à faire, comme ils l’avaient fait, la part de l’inconnaissable et à n’y chercher que ce qui s’y trouve, c’est-à-dire la certitude que tout est Dieu, que tout est en lui et y doit aboutir dans le bonheur, et que la seule divinité que nous puissions espérer de connaître, c’est au plus profond de nous-mêmes qu’il la faut découvrir. Le grand secret n’a pas changé d’aspect, il reste, à la même place, ce qu’il était pour eux. Ils surent, dès l’origine, tirer de l’inconnaissable la morale la plus pure que nous ayons eue ; puisque nous nous retrouvons au même point dans cet inconnaissable, il serait hasardeux, pour ne pas dire impossible, d’en déduire d’autres enseignements. Et leurs enseignements, qui par le haut sont demeurés les mêmes et ne diffèrent qu’aux parties basses dans toutes les religions dont les dogmes divers ne sont au fond que des traductions ou des interprétations mythologiques de ces vérités trop abstraites, auraient fait de l’homme ce qu’il n’est pas encore, s’il avait eu le courage de les suivre. Ne les oublions point, c’est le dernier et le meilleur conseil que nous donne le testament mystique que nous venons de feuilleter.