XXXV

En attendant que l’espèce trouve le nouvel expédient nécessaire (Et elle le trouvera sans peine quand le danger sera plus grave, il est même probable qu’elle l’a déjà trouvé et qu’il transforme, à l’heure qu’il est, une partie de nos destinées sans que nous soupçonnions son existence), en attendant, tout en travaillant au dehors comme si le salut de nos frères dépendait entièrement de notre travail, il nous est permis, aussi bien qu’aux vieux sages, de rentrer par moments en nous-mêmes. Nous y trouverons peut-être à notre tour, une de ces choses dont la contemplation suffit pour nous faire jouir à l’instant, sinon d’un calme parfait, du moins d’une espérance indestructible. Si la nature ne nous semble pas juste, si rien ne nous permet d’affirmer qu’une puissance supérieure ou l’intelligence de l’univers récompense ou châtie, ici-bas ou ailleurs, selon les lois de notre conscience ou selon d’autres lois que nous admettrons quelque jour, si enfin, d’homme à homme, c’est-à-dire dans nos relations avec nos semblables, il y a un admirable désir d’équité, mais une justice effective toujours incomplète, sujette à toutes les erreurs de la raison, à toutes les embûches de l’intérêt personnel, et soumise à toutes les mauvaises habitudes d’un état social encore « sous-humain », il est néanmoins certain qu’au fond de la vie morale de chacun de nous se trouve une image de cette justice invisible et incorruptible que nous avons vainement cherchée dans le ciel, dans l’univers et dans l’humanité. Elle agit, il est vrai, d’une manière qui échappe aux regards des autres hommes et souvent à notre propre conscience, mais pour être caché et intangible, ce qu’elle fait n’en est pas moins profondément humain, profondément réel. Il semble qu’elle écoute et examine tout ce que nous pensons, tout ce que nous disons, tout ce que nous tentons dans la vie du dehors, et s’il y a, au fond de tout cela, un peu de bonne volonté et de sincérité, elle le transforme en forces morales qui étendent et éclairent notre vie intérieure et nous aident à penser, à dire, à tenter mieux encore dans l’avenir. Elle n’accroît ni ne diminue nos richesses, elle ne détourne ni la maladie ni la foudre, elle ne prolonge point la vie d’un être que nous adorons ; mais si nous avons appris à réfléchir et à aimer, si, en d’autres termes, nous avons fait notre devoir selon l’esprit en même temps que notre devoir selon le cœur, elle entretient au fond de notre esprit et de notre cœur, une intelligence, une satisfaction peut-être désenchantée, mais noble et inépuisable, une dignité d’existence, qui suffisent à nourrir notre vie, après que les richesses sont perdues, après que la foudre ou la maladie ont frappé, après que l’être adoré a quitté nos bras pour toujours. Une bonne pensée, une bonne action apporte en notre cœur la récompense que l’absence d’un juge universel de la nature ne lui permet pas de répandre autour de nous sur les choses. Le bonheur qu’il lui est impossible de produire au dehors, elle s’efforce de le produire au-dedans de nous-mêmes. Elle remplit l’âme d’autant plus qu’elle est privée d’épanchements extérieurs. Elle prépare l’espace nécessaire à une intelligence, à une paix, à un amour qui vont grandir. Elle ne peut rien sur les lois de la nature. Elle peut tout sur les lois qui président à l’heureux équilibre d’une conscience humaine. Et cela est vrai à tous les degrés de la pensée, comme à tous les degrés de l’action. L’ouvrier qui vit honnêtement son humble vie de père de famille en faisant honnêtement son devoir d’ouvrier et l’homme qui persévère dans l’héroïsme moral, sont peut-être à une grande distance l’un de l’autre, mais ils existent et agissent sur le même plan, et sont transportés dans la même région loyale et consolatrice. Certes, ce que nous disons et ce que nous faisons influe beaucoup sur notre bonheur matériel. Mais c’est, en dernière analyse, par ses organes spirituels que l’homme jouit durablement et complètement du bonheur matériel même. Voilà pourquoi ce que nous pensons a plus d’importance encore. Mais ce qui importe par-dessus tout, au point de vue de l’accueil que nous saurons faire aux joies et aux peines de la vie, c’est le caractère, l’état d’esprit, l’habitude morale qu’aura créés en nous ce que nous avons dit, fait et pensé. Ici se manifeste une justice incontestable, et il y a un accord d’autant plus nécessaire et d’autant plus parfait entre la bonne volonté habituelle de l’esprit et du cœur et le bonheur intime de notre être moral, que ce bonheur n’est autre chose que la face de la bonne pensée et du bon sentiment qui rayonne vers le dedans de nous-mêmes. Ici se trouve réellement, entre la cause et l’effet, ce lien intelligent et moral que nous avons inutilement recherché dans le monde du dehors, et il y a en vérité dans les choses morales, et régnant sur le bien et le mal qui s’agitent au fond de notre conscience, une justice exactement semblable à celle que nous souhaiterions qu’il y eût dans les choses physiques. N’est-ce d’ailleurs pas d’elle que naît notre souhait, et n’est-ce pas parce que cette justice est si vivante et si puissante en notre cœur qu’il est si difficile de nous persuader qu’elle n’existe pas dans l’univers ?

XXXVI

Nous avons parlé bien longuement de la Justice, mais n’est-elle pas le grand mystère moral de l’homme, et ne tend-elle pas à se substituer à la plupart des mystères spirituels qui dominaient sa destinée ? Elle a pris la place de plus d’un dieu, de plus d’une puissance anonyme. Elle est l’étoile qui se forme dans la nébuleuse de nos instincts et de notre vie incompréhensible. Elle n’est pas le mot de l’énigme, et quand nous saurons mieux ce qu’elle est, et qu’elle régnera véritablement sur la terre, nous ne saurons pas davantage ce que nous sommes, ni pourquoi nous sommes, ni d’où nous venons, ni où nous allons ; mais elle est le premier ordre de l’énigme, et quand il sera obéi nous pourrons aller, d’un esprit plus libre et d’un cœur plus tranquille, à la recherche du secret de celle-ci.

Enfin, elle comprend toutes les vertus humaines, et seul, son sourire accueillant les purifie, les ennoblit et leur donne le droit de pénétrer dans notre vie morale. Car toute vertu qui ne peut soutenir le regard clair et fixe de la justice est pleine de ruses, et malfaisante. On la retrouve ainsi au centre de tout idéal. Elle est au milieu de l’amour de la vérité, comme elle est au milieu de l’amour de la beauté. Elle est également la bonté, la pitié, la générosité et l’héroïsme, car ils sont les actes de justice de celui qui s’est élevé assez haut pour ne plus voir uniquement le juste et l’injuste à ses pieds et dans le cercle étroit des obligations que le hasard lui impose, mais par delà les années et les destinées voisines, par delà ce qu’il doit, par delà ce qu’il aime, par delà ce qu’il rencontre, par delà ce qu’il cherche, par delà ce qu’il approuve ou ce qu’il désapprouve, par delà ce qu’il espère et ce qu’il redoute, par delà les torts et les crimes mêmes de ses frères les hommes.

L’ÉVOLUTION DU MYSTÈRE

I

Il est fort raisonnable de croire, et beaucoup d’intelligences un peu lasses des incertitudes naturelles de la science croient, faute de mieux, que l’intérêt principal de notre vie, que tout ce qui est vraiment élevé et digne d’attention dans notre destinée, se trouve presque uniquement dans le mystère qui nous entoure, et de préférence dans ces deux mystères plus redoutables et plus sonores que les autres : la mort et la fatalité. Je crois aussi, mais d’une façon un peu différente, que l’étude du mystère sous toutes ses formes est la plus noble à laquelle puisse se livrer notre esprit, et c’est d’ailleurs l’étude et le souci de tous les hommes qui, dans la science, l’art, la littérature et la philosophie, s’élèvent au-dessus de l’observation et de la reproduction des petits faits, des petites réalités ou des petites vérités acquises. Ils y excellent plus ou moins, ils vont plus ou moins loin, plus ou moins haut, dans ce qu’ils savent, à proportion du respect qu’ils ont pour ce qu’ils ignorent, à proportion de l’ampleur que leur imagination ou leur intelligence sait donner à l’ensemble des forces qu’on ne peut pas connaître. C’est la conscience de l’inconnu dans lequel nous vivons qui confère à notre vie une signification qu’elle n’aurait point si nous nous renfermions dans ce que nous savons, ou si nous croyions trop facilement que ce que nous savons est de beaucoup plus important que ce que nous ignorons encore.

II

Il faut se faire une conception générale de ce monde. Toute notre vie morale, toute notre vie humaine s’appuie sur cette conception. Mais une conception générale de ce monde, qu’est-elle, pour la plus grande part, si on l’examine de près, qu’une conception générale de l’inconnu ? Il n’est pas permis, quand il s’agit d’une idée aussi grave et dont les conséquences sont aussi sérieuses, de prendre celle qui nous plaît le mieux, qui nous semble la plus imposante ou la plus belle. Nous sommes tenus de choisir celle qui nous paraît la plus vraie ou plutôt la seule vraie, car je ne crois pas que l’homme puisse sincèrement hésiter entre deux vérités apparentes ou réelles. Il s’en trouve toujours une qui, à un moment donné, lui semble plus vraie que l’autre. Son devoir, dans tout ce qu’il fait, dans tout ce qu’il dit, dans tout ce qu’il pense, dans son art, dans sa science, dans sa vie intellectuelle ou sentimentale, est de se tenir à celle-là. Peut-être lui sera-t-il impossible de la définir. Peut-être ne lui apportera-t-elle aucune certitude satisfaisante. Peut-être ne sera-t-elle au fond qu’une impression plus profonde, plus sincère que les autres. N’importe. Il n’est pas besoin, pour que nous chérissions une vérité, qu’elle soit irrécusable ou inattaquable. C’est déjà beaucoup qu’elle nous ait fait voir que les idées que nous aimions avant elle n’étaient point d’accord avec l’expérience loyale de la vie. Cela suffit pour que nous nous y attachions de toute notre reconnaissance, jusqu’à ce qu’elle subisse le sort qu’elle fit subir à l’idée primitive. Le grand mal, celui qui détruit notre vie morale, et menace l’intégrité de notre esprit et de notre caractère, n’est point de se tromper ou d’aimer une vérité incertaine, mais de rester fidèle à ce qu’on ne croit plus entièrement. « Le plus bel emploi de notre vie, a-t-on dit, c’est d’accroître la conformité de notre intelligence à la réalité. »