Mais n’allons pas terminer ces pages par un essai sur l’alimentation. Pourtant, cela serait fort naturel. Toute notre justice, toute notre morale, tous nos sentiments et toutes nos pensées dérivent en somme de trois ou quatre besoins primordiaux dont le principal est celui de la nourriture. La moindre modification de l’un de ces besoins amènerait des changements considérables dans notre vie morale. Si quelque jour se généralisait la certitude que l’homme peut se passer de la chair des animaux, il y aurait non seulement une grande révolution économique, — car un bœuf, pour produire une livre de viande, consomme plus de cent livres de fourrage, — il y aurait encore une amélioration morale probablement aussi importante et certainement plus sincère et plus durable que si l’Envoyé du Père revenait une seconde fois visiter notre terre pour réparer les erreurs et les oublis de son premier pèlerinage. On constate en effet que l’homme qui abandonne le régime carné renonce presque nécessairement à l’alcool, et celui qui renonce à l’alcool renonce par le fait même à la plupart des plaisirs violents et grossiers. Or le prestige, le préjugé et la recherche passionnée de ces plaisirs forment le grand obstacle au développement harmonieux de l’humanité. S’en détacher, c’est se créer de nobles loisirs, d’autres désirs, un espoir de divertissement qui sera nécessairement plus élevé, car il ne saurait être aussi bas que celui qui naît de l’alcool. Mais verrons-nous ces heures plus légères et plus pures ? Le crime de l’alcool, ce n’est pas seulement qu’il tue ses fidèles et empoisonne la moitié de la race, c’est aussi qu’il exerce une influence indirecte mais profonde sur les idées de ceux-là mêmes qui s’en écartent avec effroi. Il entretient dans la foule, et, par l’action irrésistible de la foule, jusque dans la vie ordinaire de l’élite, une notion du plaisir qui altère et rabaisse tout ce qui touche au repos, à la paix, à l’épanouissement, à l’allégresse de l’homme, et l’on peut dire que pour l’instant il rend presque impossible la naissance d’un idéal de bonheur plus réel, plus profond, plus simple, plus paisible, plus grave, plus spirituel, plus humain. Il est évident que cet idéal de bonheur semble encore bien imaginaire et bien insignifiant ; et cette certitude de ceux qui sont convaincus que notre race s’est trompée jusqu’ici sur le choix de ses aliments, à supposer que toutes les expériences la confirment, mettra, comme n’importe quelle certitude, un temps infini à descendre dans la masse confuse qu’elle doit éclairer et soulager. Mais qui sait si ce n’est pas là l’expédient que tient en réserve la nature, quand la lutte pour la vie, qui est en ce moment la lutte pour la viande et pour l’alcool, double source de dilapidation et d’injustice qui alimente toutes les autres, double symbole d’une nécessité et d’un bonheur qui ne sont pas humains, deviendra décidément insupportable ?
VI
Où va l’humanité ? Cette préoccupation du but et de la fin est purement humaine, une sorte de provincialisme ou d’infirmité de notre esprit, et n’a, apparemment, rien de commun avec la réalité universelle. Les choses ont-elles un but ? Pourquoi en auraient-elles un et que serait un but ou une fin dans un organisme infini ?
Mais s’il est probable que nous n’avons d’autre mission que d’occuper un instant une petite place qui serait tenue par des cigales ou des violettes sans que l’éclat ou l’économie de l’univers fussent altérés, sans que les destinées de la terre fussent prolongées ou abrégées d’une heure, si nous ne marchons que pour marcher, sans nous rendre nulle part, nous ne pouvons néanmoins nous intéresser à autre chose qu’à cette marche inutile, et cela est, en outre, parfaitement raisonnable et le parti le plus haut que nous ayons à prendre. Ne donnerions-nous point tort à la fourmi qui, étant à même d’étudier les lois des astres, sans avoir du reste le moindre espoir d’en modifier jamais les moindres conséquences, déciderait qu’il n’y a plus lieu de s’occuper des affaires ni de l’avenir de la fourmilière ? Pour nous qui la jugeons et la dominons avec une assurance et une aisance qui répondent à celles que nous prêtons à nos grands dieux, serait-ce une bonne fourmi, une fourmi morale que cette fourmi trop universelle ?
La raison à son apogée est stérile et ne nous enseigne que l’immobilité, si après avoir reconnu les petitesses et le néant de nos passions, de nos espoirs, de tout notre être et d’elle-même, elle ne revient sur ses pas pour s’intéresser à ces petitesses et à tout ce néant, comme aux seules choses auxquelles elle puisse être utile en ce monde.
Si nous ignorons où nous allons, n’en prenons pas moins plaisir à notre marche, et pour l’alléger et l’encourager tâchons de deviner l’étape prochaine. Que sera-t-elle ? Nous aurons évidemment à passer par un défilé terrible. Mais, malgré la menace de ce défilé, les chemins qui s’élargissent et s’aplanissent, les arbres qui arrondissent et commencent à fleurir leurs couronnes, le silence des eaux qui se reposent et s’étalent, tout annonce que nous approchons de la plus vaste plaine que l’humanité ait eu à saluer jusqu’ici du haut des sentiers tortueux qu’elle gravit depuis sa naissance. La nommera-t-on « la première plaine des loisirs » ? Bien que nous défiant des surprises de l’avenir, et quels que soient les peines et les soucis qui l’attendent par delà, il paraît à peu près certain que la masse des hommes va connaître des jours où, grâce à une égalité moins illusoire, grâce aux machines, à la chimie agricole, grâce peut-être à la médecine ou à je ne sais quelle science qui naît, le travail sera moins âpre, moins incessant, moins matériel, moins tyrannique, moins impitoyable. Que fera-t-elle de ses loisirs ? Qui sait si sa destinée ne dépend pas de leur emploi ? L’un des premiers devoirs de ses conseillers serait peut-être de l’accoutumer dès cette heure à en jouir d’une manière moins basse et moins funeste. Autant que le travail ou la guerre, c’est en somme la façon plus ou moins digne, honnête, réfléchie, gracieuse et élevée dont il jouit de ses heures délivrées, qui fixe la valeur morale d’un individu et d’un peuple. C’est elle aussi qui l’épuise et le réconforte, le dégrade ou l’ennoblit. Actuellement, dans les grandes villes, trois jours d’oisiveté peuplent les hôpitaux de victimes plus dangereusement atteintes que ne le font trois mois de travail.
VII
Cela nous ramène au bonheur qui devrait être et qui sera probablement dans la suite des temps le bonheur humain proprement dit. Il est présumable que si nous avions pris part à la création de ce monde, nous aurions donné à ce qu’il y a de meilleur, de plus immatériel, de plus distinctement homme dans l’homme, une force plus sensible et plus efficace. Une pensée d’amour, une intuition de l’intelligence, une parole de justice, un acte de pitié, un simple désir de sacrifice et de pardon, un mouvement de sympathie, un élan de notre être vers la bonté, la beauté ou la vérité, s’ils étaient aux yeux de l’univers ce qu’ils sont réellement aux yeux de l’homme qui les connaît, eussent pu produire des fleurs miraculeuses, une lumière extraordinaire, une harmonie inconcevable, éloigner la nuit, rappeler le printemps et le soleil, arrêter la misère, la maladie, la douleur et la tempête, délivrer la pensée, immortaliser les sentiments, prolonger la jeunesse, déployer l’allégresse, éterniser la vie. Il aurait pu se faire qu’ils fussent irrésistibles, qu’ils fussent visiblement récompensés, comme l’activité du laboureur, le travail de l’abeille, le chant du rossignol. Mais nous n’ignorons plus que le monde moral est un monde où nous sommes absolument seuls, un monde renfermé tout entier en nous-mêmes, qui n’a pour ainsi dire aucune communication avec la matière, et n’exerce sur elle qu’une influence hasardeuse et exceptionnelle. Il n’en est pas moins réel et infini, et si les mots n’en parlent pas comme il faudrait, c’est que les mots sont, à tout prendre, de petits morceaux de matière qui voudraient pénétrer dans une sphère où la matière ne règne point. C’est que toujours ils trahissent plus ou moins la pensée par les images qu’ils évoquent. Pour exprimer la plus délicate volupté, la plus noble ivresse spirituelle, l’amour le plus complet, le plus inébranlable, il faut bien qu’ils les comparent à la volupté, à l’ivresse la plus brutale, à la possession, au désir le plus grossier ; et non seulement tout ce que l’âme de l’homme a conquis de meilleur, ils le rabaissent ainsi au niveau de comparaisons encore plongées dans la nature primitive, mais, malgré nous, ils nous incitent à croire que l’objet ou le sentiment comparé est moins réel, moins solide que le type auquel on le compare. Voilà l’infirmité et l’injustice de tout ce qui tente d’exprimer les secrets de l’homme. En attendant, nous aurions tort de n’accorder qu’une attention distraite aux événements de ce monde intérieur que les mots amoindrissent, ce sont les seuls véritablement et purement humains qu’il nous ait été possible de rencontrer jusqu’ici.
Ne les croyons pas inutiles, encore qu’ils se perdent comme la rosée qui s’égoutte d’une pâle fleur matinale dans l’immense torrent des forces matérielles. Nous vivons dans un univers qui, bien qu’illimité, est aussi hermétiquement clos qu’une sphère d’acier. Rien ne peut tomber au dehors, attendu qu’il n’y a point de dehors ; et il est évident qu’aucun atome ne s’y perd. Alors même que notre espèce disparaîtrait entièrement, l’état par lequel elle a fait passer certaines portions de la matière n’en demeurerait pas moins, malgré toutes les transformations ultérieures, un principe indélébile et une cause immortelle. Les végétations formidables et provisoires de l’époque primaire, les monstres chaotiques et à peine viables des terrains secondaires : Plésiosaures, Ichtyosaures, Ptérodactyles, pouvaient aussi s’estimer de vaines et éphémères ébauches, de dérisoires expériences d’une nature encore puérile, qui ne devaient laisser aucune trace sur un globe mieux équilibré. Pourtant, ils n’ont pas fait un effort qui se soit égaré dans l’espace. Ils ont purifié l’air, amorti l’irrespirable flamme de l’oxygène, organisé la vie plus harmonieuse de leur descendance. C’est grâce à telle forêt de fougères arborescentes, inconcevablement désordonnées, que nos poumons trouvent dans l’atmosphère l’aliment qu’il leur faut. C’est grâce à telle effroyable peuplade de reptiles volants ou nageurs que nous avons nos nerfs et notre cerveau d’aujourd’hui. Ils ont obéi à l’ordre de leur vie. Ils ont fait ce qu’ils devaient faire. Ils ont modifié la matière de la façon qui leur était prescrite. Et nous pareillement, en portant des parcelles de cette même matière à ce degré d’incandescence extraordinaire qui est propre à la pensée de l’homme, nous fixons évidemment pour l’avenir quelque chose qui ne périra plus.