« Le passé est passé », disons-nous ; et cela n’est pas vrai ; le passé est toujours présent. « Nous portons le poids de notre passé », affirmons-nous encore ; et cela n’est pas vrai ; c’est le passé qui porte notre poids. « Rien ne peut effacer le passé. » Et cela n’est pas vrai ; le présent et l’avenir, au moindre signe de notre volonté, parcourent le passé et y effacent tout ce que nous leur enjoignons d’y effacer. « L’indestructible, l’irréparable, l’immuable passé ! » Et cela n’est pas vrai non plus. C’est le présent qui est immuable et ne répare rien dans ceux qui parlent ainsi. « Mon passé est mauvais, il est triste, il est vide, disons-nous enfin, je n’y trouve pas une minute de beauté, de bonheur ou d’amour ; je n’y vois que des ruines sans grandeur… » Et tout cela n’est pas vrai ; car vous y voyez exactement ce que vous y mettez dans l’instant même que vous le regardez.

VI

Notre passé dépend tout entier de notre présent et change perpétuellement avec lui. Il prend immédiatement la forme des vases dans lesquels notre pensée d’aujourd’hui le recueille. Il est contenu dans notre mémoire, et rien n’est plus variable et plus impressionnable, rien n’est moins indépendant que cette mémoire, alimentée et travaillée sans cesse par notre cœur et notre intelligence, qui deviennent plus petits ou plus grands, meilleurs ou pires selon les efforts que nous faisons. Ce qui importe à chacun de nous dans le passé, ce qui nous en reste, ce qui est partie de nous-mêmes, ce ne sont pas les actes accomplis ou les aventures subies, ce sont les réactions morales que produisent en ce moment sur nous les événements qui ont eu lieu ; c’est l’être intérieur qu’ils ont contribué à façonner ; et ces réactions qui créent l’être intime et souverain dépendent entièrement de la manière dont nous envisageons les événements révolus. Elles varient suivant la substance morale qu’elles rencontrent en nous. Or, à chaque degré que gravissent notre intelligence et nos sentiments, la substance morale de notre être se modifie ; et aussitôt les plus immuables faits qui paraissent scellés dans la pierre et le bronze revêtent un aspect tout différent, se déplacent et se raniment, nous donnent des conseils plus vastes et plus courageux, entraînent la mémoire dans leur ascension, et, d’un amas de ruines qui pourrissaient dans l’ombre, reforment une cité qui se repeuple et sur laquelle le soleil se lève de nouveau.

VII

C’est arbitrairement que nous situons derrière nous un certain nombre d’événements. Nous les reléguons à l’horizon de nos souvenirs ; et une fois là, nous nous imaginons qu’ils appartiennent à un monde dans lequel tous les efforts des hommes réunis ne peuvent plus relever une fleur ni essuyer une larme. Mais, étrange contradiction ! tout en admettant que nous n’avons plus aucune action sur eux, nous sommes convaincus qu’ils agissent sur nous. La vérité est qu’ils n’agissent sur nous qu’autant que nous renonçons à agir sur eux. Le passé ne s’affirme que pour ceux en qui la vie morale s’est arrêtée. Il ne se fixe dans sa forme redoutable qu’à partir de cet arrêt. A compter de ce point il y a vraiment derrière nous de l’irréparable, et le poids de ce que nous avons fait descend sur nos épaules. Mais tant que nous ne nous interrompons pas de vivre par l’esprit et le caractère, il demeure en suspens sur notre tête ; et pareil à ces nuages complaisants qu’Hamlet montre à Polonius, il attend que notre regard lui transmette la figure d’espérance ou de crainte, de trouble ou de sérénité, que nous élaborons en nous.

VIII

Dès que notre activité morale s’alentit, les événements accomplis accourent et nous assaillent ; et malheur à celui qui leur ouvre la porte et les laisse s’installer à son foyer ! A l’envi, ils l’accablent des dons les plus propres à briser les courages. Et le passé le plus heureux et le plus noble, quand nous lui permettons de s’introduire en nous, non comme un hôte que nous y invitons, mais comme un parasite qui s’impose, est aussi dangereux que le passé le plus lugubre et le plus criminel. Si celui-ci n’apporte que des remords impuissants, celui-là n’amène que des regrets stériles ; et remords et regrets qui pénètrent ainsi nous sont également funestes. Pour tirer du passé ce qu’il contient de précieux — et il contient presque toutes nos richesses — il faut aller à lui aux heures où notre force est dans sa plénitude, entrer en maître dans son domaine, y choisir ce qui nous convient, et lui laisser le reste, en lui défendant de franchir notre seuil sans notre ordre. Comme tout ce qui ne vit en somme qu’aux dépens de notre force spirituelle, il prendra tôt l’habitude d’obéir. Peut-être essayera-t-il d’abord de résister. Il aura recours aux ruses, aux prières. Il voudra nous tenter et nous attendrir. Il nous fera voir des espoirs déçus, des joies qui ne reviendront plus, des reproches mérités, des affections brisées, de l’amour qui est mort, de la haine qui expire, de la foi gaspillée, de la beauté perdue, tout ce qui fut un jour le merveilleux ressort de notre ardeur à vivre, et tout ce que ses ruines recèlent maintenant de tristesses qui nous rappellent, et de bonheurs défunts. Mais nous passerons outre, sans retourner la tête, écartant de la main la foule des souvenirs, comme le sage Ulysse, dans la nuit Cimmérienne, à l’aide de son épée, écartait du sang noir qui devait les faire revivre et leur rendre un instant la parole, toutes les ombres des morts — même celle de sa mère — qu’il n’avait pas mission d’interroger. Nous irons droit à telle joie, à tel regret, à tel remords dont le conseil est nécessaire ; nous irons poser des questions très précises à telle injustice, soit que nous voulions réparer celle-ci s’il est encore possible de le faire ; soit que nous venions demander au spectacle de telle autre que nous avons commise et dont les victimes ne sont plus, la force indispensable pour nous élever au-dessus des injustices que nous nous sentons encore capables de commettre aujourd’hui.

IX

Oui, alors même qu’il y aurait dans notre passé des crimes que notre meilleure volonté ne puisse plus atteindre, et dont il ne soit plus possible qu’elle arrête les effets, si l’on considère, par-dessus les circonstances de temps et de lieu, le vaste plan de chaque existence humaine, ces crimes sortent réellement de notre vie dès l’instant que nous sentons qu’aucune tentation, qu’aucune force de ce monde ne pourrait nous induire à en commettre de semblables. Ils ne sont pas pardonnés au dehors, car peu de choses s’oublient et se pardonnent dans la sphère extérieure ; ils continuent de produire leurs effets matériels, car les lois des effets et des causes sont étrangères à celles de notre conscience. Mais au tribunal de notre justice personnelle, le seul qui ait une action décisive sur notre vie inaccessible, le seul qui nous juge efficacement jusqu’aux moelles et dont nous ne puissions éluder les arrêts, une action malfaisante que nous regardons de plus haut que le lieu où elle fut hasardée, est une action qui n’existe plus que pour nous rendre la descente plus difficile, et qui n’a désormais le droit de se redresser devant nous qu’au moment où nous penchons de nouveau vers l’abîme qu’elle garde.

Certes, c’est une des plus profondes tristesses humaines, que d’avoir dans son passé des injustices dont toutes les routes sont, pour ainsi dire, barrées derrière nous, dont il n’est plus possible de retrouver, de rejoindre, de relever ou de consoler les victimes. C’est une des douleurs qui s’oublient le moins vite que d’avoir abusé de sa force pour dépouiller le faible qui a définitivement succombé ; d’avoir iniquement et mortellement fait souffrir un cœur qui nous aimait, ou simplement méconnu une affection touchante qui s’offrait. Il est nécessaire que cela pèse d’un grand poids sur notre existence. Mais selon le point où nous avons fixé notre conscience actuelle, il dépend de nous que ce poids fasse descendre ou remonter toute notre destinée morale. Il est inévitable, — car presque rien ne meurt de ce que nous faisons, — il est inévitable que beaucoup d’injustices commises ressuscitent quelque jour, pour réclamer les parts qui leur demeurent dues, et commencer de légitimes représailles. Elles atteindront alors notre vie extérieure ; mais avant de pouvoir toucher à l’être intime qui est au centre de cette vie, elles seront forcées de passer par le jugement que nous avons déjà porté sur nous-mêmes ; et la qualité de ce jugement déterminera l’attitude de ces mystérieuses envoyées qui viennent des profondeurs où s’élabore l’éternel équilibre des effets et des causes. Si nous nous sommes sincèrement interrogés et condamnés du haut de notre conscience nouvelle, ce ne seront point de soudaines et menaçantes revendicatrices que nous verrons surgir de toutes parts, mais de bienveillantes visiteuses, presque des amies attendues, qui s’approcheront en silence. Elles savent d’avance qu’elles trouveront un homme qui n’est plus le coupable qu’elles cherchent ; et, au lieu des idées de révolte, de désespoir, de haine, au lieu des châtiments qui dégradent ou qui tuent, elles verseront dans notre cœur les pensées et les peines qui ennoblissent, purifient et consolent.