Il part à la recherche de la Destinée. Après de longues routes, on la lui montre enfin. Elle vit dans le luxe d’un immense palais ; mais de jour en jour ses richesses diminuent, et les portes, les fenêtres et les murs de sa demeure se contractent. Elle lui explique qu’elle passe ainsi, alternativement, de la misère à l’opulence ; et que la situation où elle se trouve à un moment donné, détermine l’avenir de tous les enfants qui naissent à ce moment. — « Vous êtes venu au monde, ajoute-t-elle, aux heures où ma fortune décroissait, de là tous vos malheurs. » — Elle lui conseille, pour conjurer ou pour tromper le mauvais sort, de substituer à sa chance celle de sa nièce Militza, qui est née durant une période propice. Pour opérer cette substitution, il suffira qu’il prenne chez lui cette nièce, et déclare à qui l’interroge que tout ce qu’il possède appartient à Militza.
Il suit ce conseil ; et ses affaires changent de face. Ses troupeaux engraissent et multiplient, ses arbres rompent de fruits, il lui échoit des héritages imprévus, ses terres se couvrent de moissons prodigieuses. Mais un matin, que, immobile dans son bonheur, il contemple un admirable champ de blé, un étranger lui demande en passant à qui appartiennent ces épis magnifiques qui se balancent sous la rosée, deux fois plus hauts et plus lourds que les épis voisins, il s’oublie et répond : — « Ils sont à moi. » — Aussitôt le feu prend à l’autre bout du champ et commence ses ravages. Il se rappelle alors le conseil négligé, court après l’étranger et lui crie : — « Je me trompe ! Je ne t’ai pas dit vrai ; arrête-toi, reviens ; ce champ n’est pas à moi, mais à ma nièce Militza ! » — Subitement, entendant ces paroles, les flammes tombent et les épis repoussent.
II
Cette image naïve et très ancienne montre que le mystérieux problème de la chance ne s’est guère modifié depuis que l’homme commença de l’interroger. Elle pourrait encore illustrer notre ignorance actuelle. Nous avons nos pensées qui nous façonnent un bonheur ou un malheur intimes, sur lequel les incidents du dehors ont plus ou moins d’influence. Il en est chez qui ces pensées sont devenues si puissantes, si vigilantes, que rien ne peut plus, sans leur agrément, pénétrer dans l’édifice de cristal et d’airain qu’elles on su élever sur une colline qui domine la route habituelle des aventures. Nous avons notre volonté qui, nourrie de nos pensées et soutenue par elles, parvient à écarter un grand nombre d’événements inutiles ou nuisibles. Cependant, autour de ces îlots plus ou moins sûrs, plus ou moins inexpugnables, s’étend une région aussi insoumise, aussi vaste que l’océan, où il semble que le hasard règne seul, comme le vent sur les flots. Nulle pensée, nulle volonté ne peuvent empêcher un de ces flots d’inopinément surgir, de nous surprendre, de nous étourdir, de nous blesser. Leur bienfaisante action ne recommence qu’après que la vague s’est retirée. Alors elles nous relèvent, nous pansent, nous raniment, et veillent à ce que le mal que le choc nous a fait ne pénètre pas jusqu’aux sources profondes de la vie. A cela se borne leur rôle. En apparence il est très humble. En réalité, à moins que le hasard ne prenne la forme irrésistible d’une maladie cruelle ou de la mort, il rend ce hasard presque impuissant, et suffit à maintenir ce qu’il y a de meilleur et de plus propre à l’homme dans le bonheur humain.
III
Entre les actes que nous avons prévus, autour des faits que nous déterminons et qui tracent péniblement les grandes lignes de notre existence, se presse et circule la redoutable multitude des hasards aux aguets. L’air que nous respirons, l’espace où nous nous mouvons, le temps que nous traversons, sont peuplés de circonstances qui nous attendent, et nous choisissent dans la foule. A observer leurs habitudes, on constate bientôt que ces étranges filles du hasard, qui devraient être aveugles et sourdes comme leur père, n’agissent nullement au hasard. Elles savent ce qu’elles font, et se trompent rarement. Avec une certitude inexplicable, elles reconnaissent le passant qui s’avance et devant lequel elles doivent se dresser. Que deux hommes suivent, à la même heure, le même chemin, il n’y aura ni hésitation ni confusion dans la double troupe invisible apostée par le sort. A l’arrivée de l’un se rangent les vierges blanches, avec les palmes, les amphores et les mille bonheurs imprévus de la route ; à l’approche de l’autre, les « Mauvaises Femelles » qu’Eschyle nous a peintes s’élancent hors des taillis, comme si elles avaient à venger sur leur ignorante victime quelque offense inexplicable et antérieure à sa naissance.
IV
Tous nous avons plus ou moins suivi par la vie la destinée de certains êtres auxquels advenaient des bonheurs ou des malheurs que leurs actes n’avaient point préparés, et qui soudain, au tournant d’une rue, semblaient jaillir du sol ou tomber des étoiles, parfaits, gratuits, inévitables. L’un qui ne songeait même pas à un emploi dont un rival mieux armé lui barrait l’accès, voit disparaître ce rival à la minute décisive ; l’autre qui comptait sur la protection d’un ami très puissant, voit mourir cet ami au moment même que ce dernier tendait la main pour lui venir en aide. Celui-ci, qui n’a ni talent ni beauté, et ne sait rien prévoir, arrive chaque matin au palais de la Fortune, de la Gloire ou de l’Amour, à la brève seconde où toutes les portes sont ouvertes ; celui-là, qui est plein de mérites et a longuement médité sa démarche légitime, s’y présente à l’heure même où la malchance le ferme pour un demi-siècle. Tel risque vingt fois sa santé dans des prouesses imbéciles et l’en retire intacte, tel autre la hasarde prudemment dans une aventure honorable et la perd sans retour. Des milliers d’inconnus travaillent obscurément à aider le premier sans l’avoir jamais vu ; des milliers d’inconnus entravent l’œuvre du second sans savoir qu’il existe. Et les uns et les autres ignorent ce qu’ils font ; séparés par des mers, ils obéissent au même ordre diffus et minutieux ; puis, à l’heure prescrite, les pièces détachées de l’énorme machine se rejoignent et s’emboîtent ; et voilà deux destinées complètes et dissemblables que le Temps met en branle.
V
Le Dr Foissac, en un curieux livre sur La Chance et la Destinée, énumère d’innombrables et étranges exemples de l’iniquité fondamentale, préétablie, obstinée, irréductible, où baignent la plupart des existences. On croirait, à le suivre, pénétrer avec lui dans les déconcertants laboratoires d’un autre monde, où l’on ne trouve, pour peser et répartir le bonheur et le malheur, rien qui rappelle les instruments indispensables à la justice, à la raison humaines. C’est, entre autres, la vie de l’admirable Vauvenargues, le plus infortuné des grands sages, qui, malgré son génie, sa beauté morale, sa bravoure, ses efforts, brisé et défiguré par de cruelles maladies aux moments où sa fortune se trouvait en suspens, va chaque jour d’une déception imméritée à une injustice gratuite, et meurt à trente-deux ans, à l’heure même où l’on allait reconnaître son œuvre. C’est l’effroyable histoire de Lesurques[1], dans laquelle mille coïncidences, qu’on dirait guidées par l’enfer, accourent et s’accumulent pour perdre un innocent, sans que la vérité, enchaînée par le sort et qui hurle en silence sous la foule des erreurs qui la cherchent, — comme on hurle en silence au fond d’un mauvais rêve, — puisse faire un seul geste pour déchirer la nuit. C’est encore l’aventure d’Aimar de Ranconnet, président du parlement de Paris, le plus probe des hommes, qui, injustement dépouillé de sa charge, voit sa fille mourir sur un fumier, son fils périr de la main du bourreau et sa femme écrasée par la foudre, tandis qu’il est lui-même accusé d’hérésie, et qu’enfermé à la Bastille il y meurt de douleur avant son jugement.