Il est, à certains égards, tout à fait incompréhensible que nous ne connaissions pas l’avenir. Il suffirait probablement d’un rien, d’un lobe cérébral déplacé, de la circonvolution de Broca orientée de façon différente, d’un mince réseau de nerfs ajouté à ceux qui forment notre conscience, pour que l’avenir se déroulât devant nous avec la même netteté, avec la même ampleur majestueuse et immuable que le passé s’étale, non seulement à l’horizon de notre vie individuelle, mais encore de celle de l’espèce à laquelle nous appartenons. C’est une infirmité singulière, une limitation curieuse de notre intelligence, qui est cause que nous ne savons pas ce qui va nous arriver, alors que nous connaissons ce qui nous est advenu. Du point de vue absolu où notre imagination parvient à se hausser, bien qu’elle n’y puisse vivre, il n’y a aucune raison pour que nous ne voyions pas ce qui n’est pas encore, attendu que ce qui n’est pas encore par rapport à nous doit forcément exister déjà et se manifester quelque part. Sinon, il faudrait dire que, en ce qui concerne le Temps, nous formons le centre du monde, que nous sommes les témoins uniques qu’attendent les événements pour avoir le droit de paraître et de compter dans l’histoire éternelle des effets et des causes. Il serait aussi absurde de l’affirmer pour le Temps qu’il serait absurde de le faire pour l’Espace, cette autre forme un peu moins incompréhensible du double mystère infini dans lequel flotte toute notre vie.
L’Espace nous est plus familier parce que les hasards de notre organisme nous mettent plus directement en rapport avec lui et le rendent plus concret. Nous pouvons assez librement nous y mouvoir dans un certain nombre de sens, en avant et en arrière de nous. C’est pourquoi aucun voyageur ne s’aviserait de soutenir que les villes qu’il n’a pas encore visitées ne deviendront réelles qu’au moment où il pénétrera dans leur enceinte. Pourtant, c’est à peu près ce que nous faisons quand nous nous persuadons qu’un événement qui n’est pas encore arrivé n’a pas encore d’existence.
II
Mais je n’ai pas l’intention de m’égarer, à la suite de tant d’autres, dans la plus insoluble des énigmes. N’en disons pas davantage, sinon que le Temps est un mystère que nous avons arbitrairement divisé en passé et en avenir, pour essayer d’y comprendre quelque chose. En soi, il est à peu près certain qu’il n’est qu’un immense Présent, éternel, immobile, où tout ce qui a eu lieu et tout ce qui aura lieu a immuablement lieu, sans que demain, excepté dans l’esprit éphémère des hommes, se distingue d’hier ou d’aujourd’hui.
On dirait que l’homme eut toujours le sentiment qu’une simple infirmité de son esprit le sépare de l’avenir. Il le sait là, vivant, actuel et parfait, derrière une espèce de mur autour duquel il n’a cessé de tourner depuis les premiers jours de sa venue sur cette terre. Ou plutôt, il le sent en lui, et connu d’une partie de lui-même, sans que cette connaissance, pressante et inquiétante, puisse parvenir, à travers les canaux trop étroits de ses sens, jusqu’à sa conscience, qui est le seul lieu où une connaissance acquière un nom, une force utilisable, et pour ainsi dire droit de cité humaine. C’est seulement par lueurs, par des infiltrations fortuites et passagères, que les années futures dont il est plein et dont les réalités impérieuses l’entourent de toutes parts pénètrent en son cerveau. Il s’étonne qu’un extraordinaire hasard ait clos presque hermétiquement à l’avenir ce cerveau qui y plonge tout entier, comme un vase scellé plonge sans s’y mêler au profond d’une mer monstrueuse qui l’accable, l’agace et le caresse de ses milliers de vagues.
De tout temps, il essaya de trouver des crevasses dans ce mur, de provoquer des infiltrations dans ce vase, de percer les parois qui séparent sa raison, qui ne sait presque rien, de son instinct qui sait tout, mais ne peut se servir de sa science. Il semble qu’il y ait plus d’une fois réussi. Il y eut des visionnaires, des prophètes, des sibylles, des pythonisses, en qui une maladie, un système nerveux spontanément ou artificiellement hypertrophié, permirent à des communications insolites de s’établir entre le conscient et l’inconscient, entre la vie de l’individu et celle de l’espèce, entre l’homme et son dieu caché. Ils laissèrent de cette possibilité des témoignages aussi irrécusables qu’aucun autre témoignage de l’histoire. D’autre part, comme ces interprètes étranges, ces grands hystériques mystérieux, le long des nerfs de qui circulaient et se mêlaient ainsi le présent et l’avenir, étaient rares, on découvrit ou l’on crut découvrir des procédés empiriques pour arriver à déchiffrer à peu près mécaniquement l’énigme toujours présente et irritante du futur. On se flattait d’interroger de cette manière la science inconsciente des choses et des animaux. De là vinrent l’interprétation du vol des oiseaux, des entrailles des victimes, du cours des astres, du feu, de l’eau, des songes, et tous les modes de divination que nous ont transmis les auteurs de l’antiquité.
III
Il m’a paru curieux de rechercher où en est aujourd’hui cette science de l’avenir. Elle n’a plus la splendeur ni l’audace d’autrefois. Elle ne fait plus partie de la vie publique et religieuse des nations. Le présent et le passé nous révèlent tant de prodiges qu’ils suffisent à amuser notre soif de merveilles. Absorbés par ce qui est ou ce qui fut, nous avons à peu près renoncé à interroger ce qui pourrait être ou ce qui sera. Cependant la vieille et vénérable science, si profondément enracinée dans l’instinct infaillible de l’homme, n’est pas abandonnée. Elle ne s’exerce plus au grand jour. Elle s’est réfugiée dans les coins les plus sombres, dans les milieux les plus vulgaires, les plus crédules, les plus ignorants et les plus dédaignés. Elle use de moyens naïfs ou puérils ; néanmoins elle a évolué, elle aussi, dans une certaine mesure. Elle néglige la plupart des procédés de la divination primitive ; elle en a trouvé d’autres, souvent bizarres, parfois risibles, et a su profiter de quelques découvertes qui ne lui étaient nullement destinées.
C’est dans ces refuges obscurs que je l’ai suivie. J’ai voulu la voir, non dans les livres, mais à l’œuvre, dans la vie réelle, et parmi les humbles fidèles qui ont confiance en elle et lui demandent chaque jour un conseil ou un encouragement. J’y suis allé de bonne foi, incroyant mais prêt à croire, sans parti pris et sans sourire préconçu, car s’il ne faut admettre aveuglément aucun miracle, il est pire d’aveuglément en rire ; et dans toute erreur obstinée se cache d’habitude une excellente vérité qui attend l’heure de la naissance.