La somme de justice que nous trouvons malgré tout dans la nature, ce n’est pas de la nature qu’elle provient, mais de nous seuls, qui la mettons à notre insu dans la nature, en nous mêlant aux choses, en les animant et en nous en servant. Dans notre vie, il n’y a pas seulement le coup de foudre, l’accident ou la maladie, qui, quelles que soient nos pensées, nous frappe à l’improviste, de droite ou de gauche, sans raison apparente. Il y a d’autres cas, et bien plus nombreux, où nous agissons directement sur les objets et sur les êtres qui nous entourent, où nous les pénétrons de notre personnalité, où les forces de la nature deviennent les instruments de nos pensées ; et quand nos pensées sont injustes, elles abusent de ces forces, provoquent nécessairement des représailles et appellent le châtiment et le malheur. Mais la réaction morale n’est pas dans la nature ; elle sort de nos propres pensées ou des pensées des autres hommes. Ce n’est pas dans les choses, c’est en nous que se trouve la justice des choses. C’est notre état moral qui modifie notre conduite envers le monde extérieur, et nous met en guerre avec lui, parce que nous sommes en guerre avec nous-mêmes, avec les lois essentielles de notre esprit et de notre cœur. La justice ou l’injustice de notre intention n’a aucune influence sur l’attitude de la nature à notre égard ; mais elle en a une presque toujours décisive sur notre attitude à l’égard de la nature. Ici, comme lorsqu’il était question de la justice sociale, nous attribuons à l’univers ou à un principe inintelligible et fatal un rôle que nous jouons nous-mêmes ; et quand nous disons que la justice, la nature, le ciel ou les choses nous punissent, se révoltent et se vengent, c’est en réalité l’homme qui punit l’homme à travers les choses, la nature humaine qui se révolte, et la justice humaine qui se venge.

XVI

Je citais un jour l’exemple de Napoléon et de ses trois injustices les plus criantes et les plus célèbres qui furent aussi les trois injustices les plus funestes à sa fortune. Ce fut d’abord l’assassinat du duc d’Enghien, condamné par ordre, sans jugement et sans preuves, et exécuté dans les fossés de Vincennes. Assassinat qui sema autour du dictateur inique des haines désormais implacables et un désir de vengeance qui ne désarma plus. Ce fut ensuite l’odieux guet-apens de Bayonne, où il attira par de basses intrigues, pour les dépouiller de leur couronne héréditaire, les débonnaires et trop confiants Bourbons d’Espagne, l’horrible guerre qui s’ensuivit, où s’engloutirent trois cent mille hommes, toute l’énergie, toute la moralité, la plus grande partie du prestige, presque toutes les certitudes, presque tous les dévouements et toutes les destinées heureuses de l’Empire. Ce fut enfin l’effroyable et inexcusable campagne de Russie, qui aboutit au désastre définitif de sa fortune dans les glaces de la Bérézina et les neiges de la Pologne.

Il y a, disais-je à ce propos, de très nombreuses causes à ces catastrophes prodigieuses, mais en remontant lentement à travers toutes les circonstances, à travers tous les accidents plus ou moins imprévus, jusqu’à l’altération d’un caractère, jusqu’aux imprudences, aux violences, aux folies et à l’enivrement d’un génie, jusqu’à la trahison d’une fortune heureuse, n’est-ce pas l’ombre silencieuse de la justice humaine méconnue que l’on croit voir debout près de la source du malheur ? Justice humaine qui n’a rien de bien surnaturel, rien de bien mystérieux après tout, faite de revendications très explicables, de mille petits faits très réels, d’innombrables abus, d’innombrables mensonges, et nullement sortie, en un moment tragique, inopinée et tout armée, comme la Minerve antique, du front formidable et décisif du Destin. Il n’y a qu’une chose mystérieuse en tout ceci : c’est la présence éternelle de la justice humaine ; mais nous savons que la nature de l’homme est très mystérieuse. Que ce mystère nous retienne en attendant. Il est le plus certain, le plus profond, le plus salutaire. C’est le seul qui ne paralysera jamais notre énergie bienfaisante. Et si dans toute vie nous ne trouvons pas, comme dans celle de Napoléon, cette ombre patiente et vigilante, si la justice n’est pas toujours aussi active, aussi irrécusable, il n’en est pas moins utile de la signaler dès qu’on l’aperçoit quelque part. En tout cas, elle fait naître un doute et une interrogation qui donnent de meilleurs conseils qu’une négation ou une affirmation gratuite, paresseuse et aveugle, telle que nous nous en permettons si souvent, car, dans toutes les questions de ce genre, il s’agit bien moins de prouver que de rendre attentif et d’inspirer un certain respect courageux et grave pour tout ce qui demeure encore inexplicable dans les actions des hommes, dans leur enchaînement à des lois qui semblent générales, et dans leurs conséquences.

XVII

Appliquons-nous à découvrir en nous l’action vraiment fatale du grand mystère de la justice. Dans le cœur de celui qui commet une injustice se joue un drame ineffaçable, qui est le drame par excellence de la nature humaine, et ce drame est d’autant plus dangereux, d’autant plus funeste, que l’homme est plus grand et qu’il sait plus de choses.

Un Napoléon a beau se dire, en ces minutes agitées, que la morale d’une grande vie ne saurait être aussi simple que celle d’une vie ordinaire ; qu’une volonté active et forte a des prérogatives que ne possède pas une volonté stagnante et faible ; qu’on peut d’autant plus légitimement négliger certains scrupules de conscience que ce n’est pas par ignorance ou par faiblesse qu’on les néglige, mais parce qu’on les regarde de plus haut que le commun des hommes, qu’on a un but grandiose et glorieux, et que cette négligence passagère et volontaire est une victoire de l’intelligence et de la force ; qu’il n’y a aucun danger à faire le mal, quand on sait qu’on le fait, et pourquoi. Tout cela ne trompe guère le fond de notre nature. Un acte d’injustice ébranle toujours la confiance qu’un être avait en soi et dans sa destinée. Il a renoncé à un moment donné, et généralement des plus graves, à ne compter que sur soi, cela ne s’oublie point, et désormais il ne se retrouvera plus tout entier. Il a rendu confuse et probablement corrompu sa fortune en y introduisant des puissances étrangères. Il a perdu le sentiment exact de sa personnalité et de sa force. Il ne distingue plus nettement ce qu’il doit à lui-même de ce qu’il emprunte sans cesse aux collaborateurs pernicieux que sa défaillance appela. Il n’est plus le général qui ne compte que des soldats disciplinés dans l’armée de ses pensées ; il est le chef illégitime qui n’a que des complices. Il a abandonné cette dignité de l’homme qui ne veut d’autre gloire que celle à laquelle il ne faut pas sourire tristement dans son cœur, comme on sourirait à une femme infidèle, dans un amour ardent et malheureux.

L’homme réellement fort examine avec soin les louanges et les avantages que ses actions lui ont acquis, et rejette en silence tout ce qui dépasse une certaine ligne qu’il a tracée dans sa conscience. Il est d’autant plus fort que cette ligne serre de plus près celle que la vérité secrète qui vit au fond de toute chose y a tracée aussi. Un acte d’injustice est presque toujours un aveu d’impuissance que l’on se fait à soi-même, et il ne faut pas beaucoup d’aveux de ce genre pour révéler à l’ennemi l’endroit le plus vulnérable d’une âme. Commettre une injustice pour obtenir un peu de gloire ou pour sauver celle qu’on a, c’est s’avouer qu’il n’est pas possible que l’on mérite ce qu’on désire ou ce que l’on possède ; c’est confesser que l’on ne peut loyalement remplir le rôle qu’on a choisi. Malgré tout, on s’y veut maintenir, et ce sont les erreurs, les fantômes et les mensonges qui entrent dans la vie.

Enfin, après deux ou trois perfidies, deux ou trois trahisons, quelques infidélités, un certain nombre de mensonges, d’abandons et de faiblesses coupables, notre passé ne nous offre plus qu’un spectacle décourageant ; or, nous avons besoin que notre passé nous soutienne. C’est en lui que nous nous connaissons réellement, c’est lui qui, dans nos doutes, vient nous dire : « Puisque vous avez fait ceci, vous pourrez faire cela. Dans ce danger, dans ce moment d’angoisse, vous n’avez pas désespéré, vous avez eu foi en vous-même, et vous avez vaincu. Les circonstances sont pareilles, gardez intacte votre foi, l’étoile sera fidèle. » Mais que répondrons-nous lorsque notre passé n’ose plus nous parler qu’à voix basse : « Vous n’avez réussi que grâce à l’injustice et au mensonge ; par conséquent, il vous faudra mentir, il vous faudra tromper encore » ? Nul homme n’aime à reporter ses regards sur une déloyauté, sur un abus de confiance, sur une bassesse, sur une cruauté ; et tout ce que nous ne pouvons considérer d’un regard ferme, clair, paisible et satisfait, dans nos jours qui ne sont plus, trouble et limite l’horizon que forment au loin les jours qui ne sont pas encore. C’est en contemplant longuement notre passé que notre œil acquiert la force indispensable pour sonder l’avenir.

XVIII