Les faces de ce « moi transcendental » dont parle Novalis, sont probablement innombrables et aucun des moralistes mystiques n'est parvenu à étudier la même. Swedenborg, Pascal, Novalis, Hello et quelques autres examinent nos rapports avec un infini abstrait, subtil et très lointain. Ils nous mènent sur des montagnes dont tous les sommets ne nous semblent pas naturels et habitables et où nous respirons souvent avec peine. Gœthe accompagne notre âme sur les rivages de la mer de la Sérénité. Marc-Aurèle la fait asseoir au penchant des collines humaines de la bonté parfaite et lasse, et sous les feuillages trop lourds de la résignation sans espoir. Carlyle, le frère spirituel d'Emerson, qui en ce siècle nous avertit à l'autre extrémité de la vallée, fait passer comme des éclairs, les seuls moments héroïques de notre être, sur le fond d'ombre et d'orage d'un inconnu sans cesse monstrueux. Il nous mène comme un troupeau affolé par les tempêtes vers les pâturages ignorés et sulfureux. Il nous pousse au plus profond des ténèbres qu'il a découvertes avec joie, et qu'éclaire seule l'étoile intermittente et violente des héros et nous y abandonne, avec un mauvais rire, aux vastes représailles des mystères.

Mais en même temps, voici Emerson, le bon pasteur matinal des prés pâles et verts d'un optimisme nouveau, naturel et plausible. Il ne nous conduit pas du côté des abîmes. Il ne nous fait pas sortir de l'humble clos familier, parce que le glacier, la mer, les neiges éternelles, le palais, l'étable, le poële éteint du pauvre et le lit du malade, tout est situé sous le même ciel, purifié par les mêmes astres et soumis aux mêmes puissances infinies.

Il est venu pour plusieurs au moment où il fallait venir et à l'instant où ils avaient mortellement besoin d'explications nouvelles. Les heures héroïques sont moins apparentes, celles de l'abnégation ne sont pas encore revenues ; il ne nous reste plus que la vie quotidienne, et cependant nous ne pouvons pas vivre sans grandeur. Il a donné un sens presque acceptable à cette vie qui n'avait plus ses horizons traditionnels, et peut-être a-t-il pu nous montrer qu'elle est assez étrange, assez profonde et assez grande pour n'avoir besoin d'autre but qu'elle-même. Il n'en sait pas plus que les autres ; mais il affirme avec plus de courage, et il a confiance dans le mystère. Il faut vivre, vous tous qui traversez des jours et des années, sans actions, sans pensées, sans lumière, parce que votre vie, malgré tout, est incompréhensible et divine. Il faut vivre parce que nul n'a le droit de se soustraire aux événements spirituels des semaines banales. Il faut vivre parce qu'il n'y a pas d'heures sans miracles intimes et sans significations ineffables. Il faut vivre parce qu'il n'y a pas un acte, pas un mot, pas un geste qui échappe à des revendications inexplicables en un monde « où il y a beaucoup de choses à faire, et peu de choses à savoir. »

Il n'y a ni grande ni petite vie, et l'action de Régulus ou de Léonidas n'a aucune importance lorsque je la compare à un moment de l'existence secrète de mon âme. Elle pouvait faire ce qu'ils ont fait ou ne pas le faire, ces choses ne l'atteignent pas ; et l'âme de Régulus, lorsqu'il s'en retournait à Carthage, était probablement aussi distraite et aussi indifférente que celle de l'ouvrier qui s'en va vers l'usine. Elle est trop loin de toutes nos actions ; elle est trop loin de toutes nos pensées. Elle vit seule, au fond de nous, une vie qu'elle ne dit pas ; et des hauteurs où elle règne, la variété des existences ne se distingue plus. Nous marchons accablés sous le poids de notre âme et il n'y a pas de proportion entre elle et nous. Elle ne songe peut-être jamais à ce que nous faisons et cela se lit sur notre visage. Si l'on pouvait demander à une intelligence d'un autre monde quelle est l'expression synthétique de la face des hommes, elle répondrait, sans doute, après les avoir vus dans leurs joies, dans leurs douleurs et dans leurs inquiétudes : Ils ont l'air de songer à autre chose. Soyez grand, soyez sage et éloquent ; l'âme du pauvre qui tend la main au coin du pont ne sera pas jalouse, mais la vôtre lui enviera peut-être son silence. Le héros a besoin de l'approbation de l'homme ordinaire, mais l'homme ordinaire ne demande pas l'approbation du héros et il poursuit sa vie sans inquiétude, comme celui qui a tous ses trésors en lieu sûr. « Lorsque parle Socrate, dit Emerson, Lysis et Ménéxène n'éprouvent aucune honte de leur silence. Eux aussi ils sont grands. Et Socrate s'en réfère à eux et les aime tandis qu'il parle, parce que tout homme renferme et est la vérité même qu'articule un homme éloquent. Mais en l'homme éloquent, à cause de cela même qu'il peut l'articuler, il semble que cette vérité réside déjà moins ; et c'est pourquoi il se tourne vers ces silencieux admirables, avec une déférence et un respect plus grands. »

L'homme est avide d'explications. Il faut qu'on lui montre sa vie. Il se réjouit lorsqu'il trouve quelque part l'interprétation exacte d'un petit geste qu'il a fait il y a vingt-cinq ans. Ici, il n'y a pas de petit geste ; il y a la plupart des attitudes de notre âme quotidienne. Vous n'y trouverez pas le caractère éternel de la pensée de Marc-Aurèle. Mais Marc-Aurèle c'est la pensée par excellence. D'ailleurs, qui de nous mène la vie de Marc-Aurèle? Ici, c'est l'homme et rien de plus. Il n'est pas arbitrairement agrandi ; seulement, il est plus près de nous que d'habitude. C'est Jean qui taille ses arbres ; c'est Pierre qui bâtit sa maison, c'est vous qui me parlez de la moisson, c'est moi qui vous donne la main ; mais nous sommes mis au point où nous touchons aux dieux et nous sommes étonnés de ce que nous faisons. Nous ne savions pas que toutes les puissances de l'âme étaient présentes, nous ne savions pas que toutes les lois de l'univers attendaient autour de nous ; et nous nous retournons, et nous nous regardons sans rien dire comme des gens qui ont vu un miracle.

Emerson est venu affirmer avec simplicité cette grandeur égale et secrète de notre vie. Il nous a entourés de silence et d'admiration. Il a mis un trait de lumière sous les pas de l'artisan qui sort de l'atelier. Il nous a montré toutes les forces du ciel et de la terre, occupées à soutenir le seuil sur lequel deux voisins parlent de l'eau qui tombe ou du vent qui s'élève, et au dessus de deux passants qui s'abordent, il nous fait voir le visage d'un Dieu qui sourit au visage d'un Dieu. Il est plus près que nul autre de notre vie habituelle. Il est l'avertisseur le plus attentif, le plus assidu, le plus probe, le plus méticuleux, le plus humain peut-être. Il est le sage des jours ordinaires, et les jours ordinaires sont en somme la substance de notre être. Plus d'une année s'écoule sans passions, sans vertus, sans miracles. Apprenez-nous à vénérer les petites heures de la vie. Si j'ai pu agir ce matin, selon l'esprit de Marc-Aurèle, ne venez pas souligner mes actions, car je sais, moi aussi, qu'il est arrivé quelque chose. Mais si je crois avoir perdu ma journée en misérables entreprises ; et si vous pouvez me prouver que j'ai vécu cependant aussi profondément qu'un héros, et que mon âme n'a pas perdu ses droits ; vous aurez fait plus que si vous m'aviez persuadé de sauver aujourd'hui mon ennemi, car vous avez augmenté en moi, la somme, la grandeur et le désir de la vie ; et demain, peut-être, je saurai vivre avec respect.

VIII
NOVALIS[1]

[1] Fragment de la préface à la traduction des Disciples à Saïs.

« Les hommes marchent par des chemins divers ; qui les suit et les compare verra naître d'étranges figures », dit notre auteur. J'ai choisi trois de ces hommes dont les routes nous mènent sur trois cimes différentes. J'ai vu miroiter à l'horizon des œuvres de Ruysbroeck les pics les plus bleuâtres de l'âme, tandis qu'en celles d'Emerson les sommets plus humbles du cœur humain s'arrondissaient irrégulièrement. Ici, nous nous trouvons sur les crêtes aiguës et souvent dangereuses du cerveau ; mais il y a des retraites pleines d'une ombre délicieuse entre les inégalités verdoyantes de ces crêtes, et l'atmosphère y est d'un inaltérable cristal.

Il est admirable de voir combien les voies de l'âme humaine divergent vers l'inaccessible. Il faut suivre un moment les traces des trois âmes que je viens de nommer. Elles sont allées, chacune de son côté, bien au delà des cercles sûrs de la conscience ordinaire, et chacune d'elles a rencontré des vérités qui ne se ressemblent pas et que nous devons cependant accueillir comme des sœurs prodigues et retrouvées. Une vérité cachée est ce qui nous fait vivre. Nous sommes ses esclaves inconscients et muets, et nous nous trouvons enchaînés tant qu'elle n'a point paru. Mais si l'un de ces êtres extraordinaires, qui sont les antennes de l'âme humaine innombrablement une, la soupçonne un instant, en tâtonnant dans les ténèbres, les derniers d'entre nous, par je ne sais quel contre-coup subit et inexplicable, se sentent libérés de quelque chose ; une vérité nouvelle plus haute, plus pure et plus mystérieuse prend la place de celle qui s'est vue découverte et qui fuit sans retour, et l'âme de tous, sans que rien le trahisse au dehors, inaugure une ère plus sereine et célèbre de profondes fêtes où nous ne prenons qu'une part tardive et très lointaine. Et je crois que c'est de la sorte qu'elle monte et s'en va vers un but qu'elle est seule à connaître.