Il y a de la sorcellerie en eux comme en nous tous. Hilde et Solness sont, je pense, les premiers héros qui se sentent vivre un instant dans l'atmosphère de l'âme, et cette vie essentielle qu'ils ont découverte en eux, par delà leur vie ordinaire, les épouvante. Hilde et Solness sont deux âmes qui ont entrevu leur situation dans la vie véritable. Il y a plus d'une manière de connaître un homme. Je prends, par exemple, deux ou trois êtres que je vois à peu près tous les jours. Il est probable que longtemps je ne les distinguerai que par leurs gestes, leurs habitudes extérieures, ou intérieures, leur manière de sentir, d'agir et de penser. Mais, en toute amitié un peu longue, il arrive un moment mystérieux où nous apercevons, pour ainsi dire, la situation exacte de notre ami par rapport à l'inconnu qui l'entoure, et l'attitude de la destinée envers lui. C'est à partir de ce moment qu'il nous appartient véritablement. Nous avons vu une fois pour toutes de quelle façon les événements se conduiront à son égard. Nous savons que celui-ci aura beau se retirer au fond de ses demeures et se tenir aussi immobile que possible dans la crainte d'agiter quelque chose dans les grands réservoirs de l'avenir, sa prudence ne servira de rien, et les événements innombrables qui lui sont destinés le découvriront en quelque endroit qu'il se cache et frapperont successivement à sa porte. Et d'un autre côté, nous n'ignorons pas que celui-là sortira inutilement à la recherche de toutes les aventures. Il s'en reviendra toujours les mains vides. Une science infaillible semble née sans raison dans notre âme le jour où nos yeux se sont ouverts de la sorte, et nous sommes sûrs que tel événement qui paraît être cependant à portée de la main de tel homme ne pourra pas lui arriver.
De cet instant, une partie spéciale de l'âme règne sur l'amitié des êtres les plus inintelligents et les plus obscurs même. Il y a une sorte de transposition de la vie. Et lorsque nous rencontrerons par hasard l'un de ceux que nous connaissons ainsi, tout en nous entretenant de la neige qui tombe ou des femmes qui passent, il y a en chacun de nous une petite chose qui se salue, s'examine, s'interroge à notre insu, s'intéresse à des conjonctures et parle d'événements qu'il ne nous est pas possible de comprendre…
Je crois qu'Hilde et Solness se trouvent dans cet état et s'aperçoivent de cette façon. Leurs propos ne ressemblent à rien de ce que nous avons entendu jusqu'ici, parce que le poète a tenté de mêler dans une même expression le dialogue intérieur et extérieur. Il règne dans ce drame somnambulique je ne sais quelles puissances nouvelles. Tout ce qui s'y dit cache et découvre à la fois les sources d'une vie inconnue. Et, si nous sommes étonnés par moments, il ne faut pas perdre de vue que notre âme est souvent, à nos pauvres yeux, une puissance très folle, et qu'il y a en l'homme bien des régions plus fécondes, plus profondes et plus intéressantes que celles de la raison ou de l'intelligence…
X
L'ÉTOILE
On pourrait dire que de siècle en siècle, un poète tragique « a parcouru, la torche de la poésie à la main, les labyrinthes du destin. » Ils ont fixé de cette façon, chacun selon les forces de son heure, l'âme des annales humaines ; et ils ont fait ainsi de l'histoire divine. C'est en eux seuls que l'on peut suivre les variations sans nombre de la grande puissance immuable. Et il est intéressant de les suivre ; car le plus pur de l'âme des peuples se trouve peut-être au fond de l'idée qu'ils se sont faite de cette puissance. Elle ne mourut jamais entièrement mais il y a des moments où elle s'agite à peine et dans ces moments-là, on remarque que la vie n'est ni très forte ni très profonde. Elle ne fut adorée qu'une seule fois sans partage. Elle était alors pour les dieux mêmes, un épouvantable mystère. Il est assez étrange de constater que l'époque où la divinité sans visage parut la plus terrible et la plus incompréhensible, fut l'époque la plus belle de l'humanité ; et que ce fut le plus heureux des peuples qui se représenta le destin sous l'aspect le plus redoutable.
Il semble qu'il y ait une force secrète en cette idée ; ou que cette idée soit le signe d'une force. Est-ce que l'homme grandit dans la mesure où il reconnaît la grandeur de l'inconnu qui le domine ; ou est-ce l'inconnu qui grandit en proportion de l'homme? Aujourd'hui, l'on dirait que l'idée du destin se réveille. Peut-être n'est-il pas inutile d'aller à sa recherche. Mais où le trouve-t-on? Aller à la recherche du destin, n'est-ce pas aller à la recherche des tristesses humaines? Il n'y a pas de destin de la joie ; il n'y a pas d'étoile heureuse. Celle qu'on appelle ainsi est une étoile qui patiente. Il importe d'ailleurs que nous sortions parfois à la recherche de nos tristesses, afin de les connaître et de les admirer, alors même que la grande masse informe de notre destinée ne serait pas au bout.
C'est la manière la plus efficace de sortir à la recherche de soi-même ; car on peut dire que nous ne valons que ce que valent nos inquiétudes et nos mélancolies. A mesure que nous avançons, elles deviennent plus profondes, plus nobles et plus belles, et Marc-Aurèle est le plus admirable des hommes, parce que mieux qu'un autre il a compris ce que notre âme a mis dans le pauvre sourire résigné qu'elle doit avoir au fond de nous. Il en est de même des tristesses de l'humanité. Elles suivent une route qui ressemble à celle de nos tristesses ; mais elle est plus longue et plus sûre et doit mener à des patries que les derniers venus connaîtront seuls. Elle part aussi de la douleur physique ; elle vient de passer par la crainte des dieux et s'arrête aujourd'hui autour d'un nouveau gouffre dont les meilleurs d'entre nous n'ont pas encore sondé les profondeurs.
Chaque siècle aime une autre douleur ; parce que chaque siècle voit un autre destin. Il est certain que nous ne nous intéressons plus comme autrefois aux catastrophes des passions ; et les plus tragiques chefs-d'œuvre du passé sont d'une qualité de tristesse inférieure à celle de nos tristesses d'aujourd'hui. Il ne nous atteignent plus qu'indirectement et par ce que nos réflexions et la noblesse nouvelle que la douleur de vivre a acquise en nous-mêmes, ajoutent aux simples accidents de la haine ou de l'amour qu'ils reproduisent devant nous.
Il semble, par moments, que nous soyons au bord d'un pessimisme nouveau, mystérieux et peut-être très pur. Les sages les plus terribles, Schopenhauer, Carlyle, les Russes, les Scandinaves, et le bon optimiste Emerson, lui aussi, (car rien n'est plus décourageant qu'un optimiste volontaire) ont passé sans expliquer notre mélancolie. Nous sentons qu'il y a sous toutes les raisons qu'ils ont essayé de nous dire bien d'autres raisons plus profondes qu'ils n'ont pu découvrir. La tristesse de l'homme, qui depuis leur venue paraissait déjà belle, peut s'ennoblir encore infiniment, jusqu'à ce qu'un être de génie profère enfin le dernier mot de la douleur qui nous purifiera peut-être entièrement…
En attendant, nous sommes entre les mains de puissances étranges, et nous sommes sur le point de soupçonner leurs intentions. Au temps des grands tragiques de l'ère nouvelle, au temps de Shakespeare, de Racine et de ceux qui les suivent, on croit que les malheurs viennent tous des passions diverses de notre cœur. La catastrophe ne flotte pas entre deux mondes : elle vient d'ici pour aller là ; et l'on sait d'où elle sort. L'homme est toujours le maître. Au temps des Grecs il l'était beaucoup moins, et la fatalité régnait sur les hauteurs. Mais elle était inaccessible et nul n'osait l'interroger. Aujourd'hui, c'est elle qu'on interpelle, et c'est peut-être là le grand signe qui marque le théâtre nouveau. On ne s'arrête plus aux effets du malheur, mais au malheur lui-même, et l'on veut savoir son essence et ses lois. Ce qui était la préoccupation inconsciente des premiers tragiques et ce qui formait l'ombre solennelle qui entourait à leur insu les gestes secs et violents de la mort extérieure, la nature même du malheur, est devenue le point central des drames les plus récents et le foyer aux lueurs équivoques autour duquel tournent les âmes des hommes et des femmes. Et l'on a fait un pas du côté du mystère pour regarder en face les terreurs de la vie.