Nous nous trouvons ici dans les abîmes de la nuit et nous y attendons ce qui doit arriver. Il ne s'y agit plus de volonté, nous sommes à mille lieues au-dessus d'elle, et dans une région où la volonté même est le fruit le plus mûr du destin. Il ne faut pas s'en plaindre ; nous savons déjà quelque chose, et nous avons découvert quelques-unes des habitudes du hasard. Nous attendons comme l'oiseleur qui observe les mœurs des oiseaux migratoires et quand un événement est signalé à l'horizon, nous n'ignorons pas qu'il n'y restera pas solitaire et que ses frères vont s'abattre par bandes au même endroit. Nous avons appris vaguement qu'ils semblent attirés par certaines pensées et par certaines âmes et qu'il y a des êtres qui détournent leur vol, comme il y en a d'autres qui les font accourir des quatre coins du monde.
Nous savons surtout que certaines idées sont extrêmement dangereuses, qu'il suffit de se croire un instant à l'abri pour appeler la foudre, et que le bonheur forme un vide dans lequel ne tardent pas à se précipiter les larmes. Au bout de quelque temps, nous discernons aussi leurs préférences. Nous remarquons bientôt que si nous faisons quelques pas sur la route de la vie, à côté de l'un de nos frères, les habitudes du hasard ne seront plus les mêmes ; tandis qu'avec cet autre, des événements d'une nature invariable viendront régulièrement à la rencontre de notre existence. Nous éprouvons qu'il y a des êtres qui protègent dans l'inconnu ; et d'autres qui y mettent en péril, qu'il y en a qui endorment et d'autres qui réveillent l'avenir. Nous soupçonnons encore que les choses naissent faibles d'abord, puisent en nous leur force, et qu'en toute aventure il y a une brève minute où notre instinct nous avertit que nous sommes encore les maîtres du destin. Enfin, quelques-uns osent nous affirmer qu'on peut apprendre à être heureux, qu'à mesure que nous devenons meilleurs nous rencontrons des hommes qui s'améliorent, qu'un être qui est bon attire irrésistiblement des événements aussi bons que lui-même, et qu'en une âme belle, le hasard le plus triste se transforme en beauté…
Qui donc n'a éprouvé que la bonté fait signe à la bonté, et que ce sont toujours les mêmes pour qui l'on se dévoue et les mêmes qu'on trahit? Si la même douleur frappe à deux portes qui se touchent, agira-t-elle de façon identique dans la maison du juste et dans celle de l'injuste ; et si vous êtes pur, vos malheurs ne seront-ils pas purs? N'est-ce pas dominer l'avenir que d'avoir su transformer le passé en quelques sourires un peu tristes? Et ne semble-t-il pas que dans l'inévitable même nous puissions retarder quelque chose? Est-ce que de grands hasards ne dorment pas, qu'un mouvement trop brusque réveille à l'horizon, et ce malheur serait-il arrivé aujourd'hui, si des pensées en fête n'avaient fait trop de bruit dans votre âme ce matin? Est-ce là tout ce que notre sagesse a pu glaner dans ces ténèbres? Qui donc oserait dire qu'il y a dans ces régions des vérités plus fermes? En attendant, il faut savoir sourire, il faut savoir pleurer dans le silence d'une bonté très humble. Au dessus de ces choses s'élève peu à peu la face inachevée du destin d'aujourd'hui. Une petite partie du voile qui la couvrait jadis a été écartée, et dans la partie découverte, nous avons reconnu, non sans inquiétude, d'un côté, la puissance de ceux qui ne vivent pas encore, et de l'autre côté, la puissance des morts. Au fond, il n'y a là qu'un éloignement nouveau du mystère. Nous avons agrandi la main de glace du destin ; et voici que les mains de nos fils qui ne sont pas encore nés se joignent dans son ombre aux mains de nos ancêtres. Il y avait un acte que nous croyions l'asile de toutes nos libertés, et l'amour demeurait le suprême refuge de tous ceux qui sentaient trop durement les chaînes de la vie. Ici du moins, nous disions-nous, et dans l'isolement de ce temple secret personne n'entre avec nous. Ici, nous pouvons respirer un instant ; ici, notre âme règne enfin et elle a choisi librement dans ce qui est le centre de la liberté même. Mais maintenant, on est venu nous dire, que ce n'est pas pour notre propre compte que nous aimons. On est venu nous dire que dans le temple même de l'amour nous obéissons aux ordres invariables d'une foule invisible. On est venu nous dire que nous sommes à mille siècles de nous-mêmes, quand nous choisissons notre amante et que le premier baiser du fiancé n'est que le sceau que des milliers de mains qui demandent à naître, imposent sur la bouche de la mère qu'ils désirent. Et d'un autre côté nous savons que les morts ne meurent pas. Nous savons à présent que ce n'est plus autour de nos églises, mais dans toutes nos maisons, dans toutes nos habitudes qu'ils se trouvent. Qu'il n'y a pas un geste, une pensée, un péché, une larme ou un atome de la conscience acquise qui se perde dans les profondeurs de la terre ; et qu'au plus insignifiant de nos actes, nos ancêtres se lèvent, non pas dans leurs tombeaux où ils ne bougent plus, mais au fond de nous-mêmes où ils vivent toujours…
Nous sommes menés ainsi par le passé et l'avenir. Et le présent qui est notre substance tombe au fond de la mer comme une petite île que rongent sans répit deux océans irréconciliables. Hérédité, volonté, destinée, tout se mêle bruyamment dans notre âme ; mais malgré tout et au-dessus de tout c'est l'étoile silencieuse qui règne. On met des étiquettes provisoires sur les vases monstrueux qui contiennent l'invisible ; et les mots ne disent presque rien de ce qu'il faudrait dire. L'hérédité ou le destin lui-même n'est qu'un rayon perdu de cette étoile dans la nuit mystérieuse. Et tout a bien le droit d'être plus mystérieux encore. « Nous appelons destin tout ce qui nous limite », a dit un des grands sages de ce temps ; et c'est pourquoi il nous faut savoir gré à tous ceux qui tâtonnent en tremblant du côté des frontières. « Si nous sommes brutaux et barbares, ajoute-t-il, la fatalité prend une forme brutale et barbare. Quand nous nous raffinons, nos échecs se raffinent aussi. Si nous nous élevons à une culture spirituelle, l'antagonisme prend une forme spirituelle. » Il est peut-être vrai que notre âme, à mesure qu'elle s'élève, purifie le destin ; bien qu'il soit vrai aussi que les mêmes tristesses nous menacent, qui menacent les sauvages. Mais nous en avons d'autres qu'ils ne soupçonnent pas ; et l'esprit ne s'élève que pour en découvrir d'autres encore, à tous les horizons. « Nous appelons destin tout ce qui nous limite. » Tâchons que le destin ne soit pas trop étroit. Il est beau d'augmenter ses tristesses puisque c'est élargir sa conscience qui est l'unique endroit où l'on se sente vivre. Et c'est aussi le seul moyen de remplir son suprême devoir envers les autres mondes ; puisque c'est probablement à nous seuls qu'il incombe d'augmenter la conscience de la Terre.
XI
LA BONTÉ INVISIBLE
C'est une chose, me dit un soir ce sage que j'avais rencontré par hasard au bord de l'océan qu'on entendait à peine, c'est une chose que l'on n'aperçoit pas et sur laquelle personne n'a l'air de compter ; et cependant je crois que c'est l'une des forces qui conservent les êtres. Les dieux dont nous sommes nés, se manifestent en nous de mille façons diverses ; mais cette bonté secrète qu'on n'a pas remarquée et dont nul n'a parlé assez directement est peut-être le signe le plus pur de leur vie éternelle. On ne sait d'où elle vient. Elle est là simplement qui sourit sur le seuil de nos âmes ; et ceux en qui elle sourit le plus profondément ou le plus fréquemment, nous feront souffrir jour et nuit s'ils le veulent, sans qu'il nous soit possible de ne plus les aimer…
Elle n'est pas de ce monde et cependant se mêle à la plupart de nos agitations. Elle ne se donne même pas la peine de se montrer dans un regard ou une larme. Elle se cache au contraire pour des raisons qu'on ne devine pas. On dirait qu'elle a peur d'user de sa puissance. Elle sait que ses mouvements les plus involontaires feront naître autour d'elle des choses immortelles ; et nous sommes avares des choses immortelles. Pourquoi donc craignons-nous ainsi d'épuiser le ciel qui est en nous? Nous n'osons pas agir selon le Dieu qui nous anime. Nous redoutons ce qui ne s'explique pas par un geste ou un mot ; et nous fermons les yeux sur ce que nous faisons malgré nous dans l'empire où les explications sont superflues. D'où vient donc la timidité du divin dans les hommes? On dirait vraiment que plus un mouvement de l'âme s'approche du divin, plus nous mettons de soin à le dissimuler aux regards de nos frères. L'homme ne serait-il pas autre chose qu'un dieu qui aurait peur? ou bien nous est-il défendu de trahir des puissances supérieures? Tout ce qui n'appartient pas à ce monde trop visible a l'humilité tendre de la fillette infirme que sa mère n'appelle pas lorsque des étrangers entrent dans la maison. Et c'est pourquoi, notre bonté secrète n'a jamais franchi jusqu'ici les portes silencieuses de notre âme. Elle vit en nous comme une prisonnière à qui l'on a défendu d'approcher des barreaux. Du reste, il ne faut pas qu'elle en approche. Il suffit qu'elle soit là. Elle a beau se cacher, dès qu'elle lève la tête, qu'elle déplace un anneau de ses chaînes ou qu'elle ouvre la main, la prison s'illumine, les soupiraux s'entr'ouvrent à la pression des clartés intérieures, il y a tout à coup un abîme plein d'anges agités entre les paroles et les êtres, tout se tait, les regards se détournent un instant et deux âmes s'embrassent en pleurant sur le seuil…
Ce n'est pas une chose qui vient de notre terre ; et toutes les descriptions ne serviraient de rien. Il faut que ceux qui veulent me comprendre aient aussi en eux-mêmes, le même point sensible. Si vous n'avez jamais éprouvé dans la vie la puissance de votre bonté invisible, n'allez pas plus avant ; ce serait inutile. Mais en est-il vraiment qui n'aient pas éprouvé cette puissance ; et les pires d'entre nous ne furent-ils jamais invisiblement bons? Je ne sais ; il y a tant d'êtres en ce monde qui ne songent pas à autre chose qu'à décourager le divin dans leur âme. Il suffit d'un instant de répit, cependant, pour que le divin se redresse, et les plus méchants même ne sont pas sans cesse sur leurs gardes ; et c'est pourquoi, sans doute, tant de méchants sont bons sans qu'on le voie, tandis que bien des sages et bien des saints ne sont pas invisiblement bons…
J'ai fait souffrir plus d'une fois, ajouta-t-il, comme tout être fait souffrir autour de lui. J'ai fait souffrir parce que nous sommes dans un monde où tout se tient par des fils invisibles, dans un monde où personne n'est seul ; et que le geste le plus doux de la bonté ou de l'amour blesse souvent tant d'innocence à nos côtés! — J'ai fait souffrir aussi, parce que les meilleurs et les plus tendres ont quelquefois besoin de rechercher je ne sais quelle partie d'eux-mêmes dans la douleur d'autrui. Il y a vraiment des graines qui ne germent en notre âme que sous la pluie des larmes que l'on répand à cause de nous ; et cependant ces graines produisent de bonnes fleurs et des fruits salutaires. Que voulez-vous? c'est une loi que nous n'avons pas faite ; et je ne sais si j'oserais aimer l'homme qui n'aurait fait pleurer personne. Bien souvent ceux qui aimèrent le mieux firent souffrir le plus, car on ne sait quelle cruauté attendrie et timide est d'ordinaire la sœur inquiète de l'amour. L'amour cherche en tout lieu des preuves de l'amour et ces premières preuves, qui n'est enclin à les trouver d'abord dans les pleurs de l'aimée?
La mort même ne pourrait pas suffire à rassurer l'amant s'il osait écouter les exigences de l'amour ; car l'instant de la mort semble trop bref à l'intime cruauté de l'amour ; par delà la mort, il y a place encore pour une mer de doutes ; et ceux qui meurent ensemble ne meurent peut-être pas sans inquiétudes. Il faut ici de longues et lentes larmes. La douleur est le premier aliment de l'amour ; et tout amour qui ne s'est pas nourri d'un peu de douleur pure, meurt comme le nouveau-né que l'on voudrait nourrir comme on nourrit un homme. Aimerez-vous de la même façon celle qui toujours vous fit sourire et celle qui parfois vous fit pleurer? Il faut, hélas! que l'amour pleure, et bien souvent, c'est dans le moment même où les sanglots s'élèvent que les chaînes de l'amour se forgent et se trempent pour la vie…