« Il n'y a pas un fait, pas un événement dans notre existence, dit Emerson, qui tôt ou tard ne perdra pas sa forme inerte, adhésive et qui ne nous étonnera pas en prenant son essor, du fond de notre corps, dans l'Empyrée. » Et cela est vrai à un degré plus haut encore qu'Emerson ne l'avait peut-être prévu, car à mesure qu'on s'avance en ces lieux, on découvre des sphères plus divines.

On ne sait pas assez ce qu'elle est, cette activité silencieuse des âmes qui nous entourent. Vous avez dit une parole pure à un être qui ne l'a pas comprise. Vous l'avez crue perdue et vous n'y songiez plus. Mais un jour, par hasard, la parole remonte avec des transformations inouïes, et l'on peut voir les fruits inattendus qu'elle a portés dans les ténèbres ; puis tout retombe dans le silence. Mais qu'importe? on apprend que rien ne se perd dans une âme et que les plus petites ont aussi leurs instants de splendeur. Il n'y a pas à s'y tromper ; les plus malheureux même et les plus dénués ont en dépit d'eux-mêmes, tout au fond de leur être, un trésor de beauté qu'ils ne peuvent appauvrir. Il s'agit simplement d'acquérir l'habitude d'y puiser. Il faut que la beauté ne demeure pas une fête isolée dans la vie mais devienne une fête quotidienne. Il ne faut pas un grand effort pour être admis parmi ceux « dans les yeux desquels la terre en fleurs et les cieux éclatants n'entrent plus par parties infinitésimales, mais en masses sublimes » et je parle de fleurs et de cieux plus durables et plus purs que ceux qu'on aperçoit. Il y a mille canaux par lesquels la beauté de notre âme peut monter jusqu'à notre pensée. Il y a surtout le canal admirable et central de l'amour.

N'est-ce pas dans l'amour que se trouvent les plus purs éléments de beauté que nous puissions offrir à l'âme? Il existe des êtres qui s'aiment ainsi dans la beauté. Aimer ainsi, c'est perdre peu à peu le sens de la laideur ; c'est devenir aveugle à toutes les petites choses et ne plus entrevoir que la fraîcheur et la virginité des âmes les plus humbles. Aimer ainsi c'est ne plus même avoir besoin de pardonner. Aimer ainsi, c'est ne plus rien pouvoir cacher parce qu'il n'y a plus rien que l'âme toujours présente ne transforme en beauté. Aimer ainsi c'est ne plus voir le mal que pour purifier l'indulgence et pour apprendre à ne plus confondre le pécheur avec son péché. Aimer ainsi, c'est élever en soi tous ceux qui nous entourent sur des hauteurs où ils ne peuvent plus faillir et d'où une action basse doit tomber de si haut qu'en rencontrant la terre elle livre malgré elle son âme de diamant. Aimer ainsi, c'est transformer sans qu'on le sache, en mouvements illimités, les intentions les plus petites qui veillent autour de nous. Aimer ainsi, c'est appeler tout ce qu'il y de beau sur la terre, dans le ciel et dans l'âme au festin de l'amour. Aimer ainsi c'est exister devant un être tel qu'on existe devant Dieu. Aimer ainsi c'est évoquer au moindre geste la présence de son âme et de tous ses trésors. Il ne faut plus la mort, des malheurs ou des larmes pour que l'âme apparaisse ; il suffit d'un sourire. Aimer ainsi, c'est entrevoir la vérité dans le bonheur aussi profondément que quelques héros l'entrevirent aux clartés des plus grandes douleurs. Aimer ainsi, c'est ne plus distinguer la beauté qui se change en amour de l'amour qui se change en beauté. Aimer ainsi, c'est ne plus pouvoir dire où finit le rayon d'une étoile et où commence le baiser d'une pensée commune. Aimer ainsi, c'est arriver si près de Dieu que les anges vous possèdent. Aimer ainsi, c'est embellir ensemble la même âme qui devient peu à peu l'ange unique dont parle Swedenborg. Aimer ainsi, c'est découvrir chaque jour une beauté nouvelle en cet ange mystérieux, et c'est marcher ensemble dans une bonté de plus en plus vivante, et de plus en plus haute. — Car il y a aussi une bonté morte qui n'est faite que de passé ; mais l'amour véritable rend inutile le passé et crée à son approche un inépuisable avenir de bonté sans malheurs et sans larmes. Aimer ainsi, c'est délivrer son âme et devenir aussi beau que son âme délivrée. « Si dans l'émotion que doit te causer ce spectacle, dit à propos de choses analogues le grand Plotin qui de toutes les intelligences que je connais est celle qui s'approcha le plus près de la divinité, si dans l'émotion que doit te causer ce spectacle tu ne proclames pas qu'il est beau, et si, plongeant ton regard en toi-même, tu n'éprouves pas alors le charme de la beauté, c'est en vain que dans une pareille disposition tu chercherais la beauté intelligible ; car tu ne la chercherais qu'avec ce qui est impur et laid. Voilà pourquoi, les discours que nous tenons ici ne s'adressent pas à tous les hommes. Mais si tu as reconnu en toi la beauté, élève-toi à la réminiscence de la beauté intelligible… »

TABLE

Pages.
Le Silence[7]
Le Réveil de l'Ame[29]
Les Avertis[49]
La Morale Mystique[65]
Sur les Femmes[81]
Ruysbroeck l'Admirable[101]
Emerson[131]
Novalis[155]
Le Tragique quotidien[179]
L'Étoile[205]
La Bonté invisible[231]
La Vie Profonde[253]
La Beauté intérieure[283]

ACHEVÉ D'IMPRIMER
le six février mil huit cent quatre-vingt seize
PAR
L'IMPRIMERIE Vve ALBOUY
POUR LE
MERCVRE
DE
FRANCE