De sa baguette la Fée louche l'imposante serrure; aussitôt les lourds vantaux s'écartent par le milieu, glissent à droite et à gauche et disparaissent dans les coulisses, découvrant entièrement l'antre de l'Avare, vaste cave aux voûtes écrasées où sont entassés de gros sacs que crève de la monnaie de cuivre, d'or et d'argent. La scène n'est éclairée que par une chétive et fumeuse chandelle. Tyltyl se dissimule de son mieux dans un coin sombre. L'Avare, vieillard au nez crochu, à la barbe blanche et sale, aux cheveux longs et rares, est vêtu d'une sorte de robe de chambre sordide et rapiécée. Sur le sol est étendu un vieux tapis au coin duquel se trouvent trois sacs gonflés d'or.
L'AVARE
Aujourd'hui, je vais recompter le contenu de ces trois sacs. J'ai dû faire une erreur dans mon dernier calcul.... Il y manque trois louis.... Trois louis, c'est-à-dire soixante francs, sur une somme de six cent mille francs, c'est considérable.... Je n'ai pas fermé l'œil cette nuit.... Chacun de ces trois sacs doit renfermer deux cent mille francs, les deux premiers en louis de vingt francs et le troisième en demi-louis.... Je vais les vider sur ce tapis pour voir d'abord le joli tas que ça fera.... (Il verse sur le tapis le contenu du premier sac.) Ça ruisselle! Ça ruisselle!... Il y en a!... il y en a!... On ne croirait jamais qu'un sac en contienne tant, quand l'or s'étale ainsi!... Ajoutons-en un autre.... Ceci, c'est le sac des petits louis.... Ils sont aussi jolis que les grands.... Ils sont plus jeunes, voilà tout, et ils sont plus nombreux.... Voyons à présent ce que donne le troisième.... (Il vide le troisième sac; quelques pièces d'or roulent à côté du tapis. Il se jette à plat ventre pour les rattraper.) Ah! mais non! Ah! mais non! mes petites!... Ça ne se fait pas!... On ne s'en va pas comme ça!... Rien ne sort de cette cave!... On voudrait se cacher, je vous demande un peu, pour aller où?... Où peut-on être mieux?... On veut fuir son vieux père! Vraiment, ce n'est pas bien!... Par ici, mes petites, par ici, mes chéries, par ici, mes toutes belles!... On revient au gros tas, on rentre tout de suite au bercail; c'est là qu'on est heureux!... (il ramasse une pièce d'or qui a roulé plus loin que les autres.) Toi, je te reconnais, tu es toujours partie, tu es une petite peste et tu donnes le mauvais exemple.... Demande-moi pardon, sinon je te punis.... Je te dépenserai la première, si un jour je m'achète quelque chose!... Je te donnerai à un pauvre, entends-tu?... (L'embrassant.) Non, non, ce n'est pas vrai.... Va, va, ne pleure pas.... C'était pour te faire peur.... Je t'aime bien tout de même, mais ne recommence pas!... Là, là, là! elles sont là, devant moi et tout autour de moi.... J'en ai bien pour quinze jours à les recompter toutes et puis à les peser au trébuchet.... Il y en a! Il y en a!... Elles sont belles! elles sont belles!... Je les reconnais toutes, je pourrais les appeler par leur nom.... Il faudrait quarante mille noms différents et chacun de ces noms représente un trésor!... (Il se vautre sur le lapis couvert d'or.) J'aime bien les voir de près!... Dieu! qu'il est bon, ce lit, qu'on est bien au milieu de ses filles!... Car ce sont bien mes filles, je les ai mises au monde, je les ai élevées, préservées du malheur, caressées et choyées, je connais leur histoire, les soins qu'elles m'ont coûtés; mais tout est oublié, elles m'aiment, je les aime et l'on ne se quitte plus!... Que c'est bon, le bonheur!... (il remue l'or à pleines mains, le fait ruisseler sur son cœur, sur son front, dans sa barbe et pousse de petits grognements de plaisir qui se transforment peu à peu en véritables rugissements de volupté. Tout à coup il tressaille, sursaute et se redresse. Il croit avoir entendu quelque bruit.) Qu'est-ce que c'est?... Qui est là?... (Se rassurant.) Non, non, ce n'est rien, personne n'oserait.... (Il aperçoit Tyltyl et pousse un cri terrible.) Un voleur!... Un voleur!... Un voleur!... Vous ici!... Vous ici!... (Les mains crispées comme des griffes, effrayé, effrayant, il se précipite sur Tyltyl qui fait un saut en arrière et tourne prestement le Saphir. Le vieillard s'arrête brusquement. Après une lutte intérieure qui semble violente et dure quelques secondes, ses mains retombent, son visage se détend et s'éclaire. Il semble s'éveiller d'un mauvais rêve qu'il écarte de son front. Il regarde avec étonnement l'or répandu sur le tapis, le tâte et le pousse du pied, n'a pas l'air de le reconnaître, puis s'adresse à Tyltyl, d'une voix très calme et très douce.)
L'AVARE
On dirait que tu m'as réveillé.... Comment es-tu ici?... Pourquoi es-tu venu?...
TYLTYL
Je suis venu vous demander de me prêter un peu d'argent.... Il paraît que j'en ai besoin afin de découvrir ma fiancée....
L'AVARE
As-tu quelque chose où le mettre?...