Il n'y avait pour eux qu'une façon de s'en tirer sans se déshonorer; c'était de faire grâce aux deux victimes: ou bien,—à supposer ce qui n'était pas, ce qui n'est jamais le cas,—qu'une mort fût absolument nécessaire, il y avait une deuxième solution qui était d'accepter l'offre et d'exécuter le martyr qu'ils eussent dû adorer à genoux. De cette manière ils n'eussent agi que comme les pires des barbares. Mais ils en ont trouvé une troisième que seuls, avant eux, les Carthaginois eussent sans doute inventée et adoptée. Ils ont du reste dépassé les plus barbares des barbares et égalé l'abominable morale punique, dans un autre cas qui rappelle celui de Régulus et qui sera le troisième trait d'héroïsme civil que je veux rappeler ici.

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Quelques jours après les scènes que je viens de rapporter, le 23 août de la même année, avaient lieu à Dinant des massacres en masse qui firent exactement six cent six victimes, parmi lesquelles onze enfants au-dessous de cinq ans, vingt-huit âgés de dix à quinze ans et soixante et onze femmes.

Rien ne saurait donner une idée de l'horreur et de l'infamie de ces massacres; et dans la longue et monstrueuse histoire des hontes de la Germanie, c'est une des pages les plus honteuses et les plus terribles. Mais je n'ai pas, pour l'instant, l'intention d'en parler. Il y aurait trop à dire. Je n'en veux aujourd'hui détacher qu'un épisode dont le héros de Dinant la Wallonne est digne de prendre place à côté de ses deux frères d'Aerschot la Flamande.

A l'entrée de Dinant, près du fameux Rocher Bayard, gloire légendaire de la jolie et riante petite cité, les Allemands occupent la rive droite de la Meuse et commencent la construction d'un pont. Les Français, dissimulés dans les broussailles et les replis de la rive gauche tirent sur les pontonniers. Leur feu est assez peu nourri; et les Allemands en infèrent, sans aucune raison, qu'il provient de francs-tireurs qui du reste n'ont jamais, dans toute cette campagne de Belgique, existé que dans leur imagination. Quatre-vingts otages, pris parmi la population de Dinant, sont à ce moment rassemblés et gardés à vue, au pied du rocher. L'officier allemand envoie l'un d'eux, M. Bourdon, greffier adjoint au tribunal, sur la rive gauche, pour annoncer à l'ennemi que si le feu continue, tous les otages seront à l'instant fusillés. M. Bourdon traverse la Meuse, accomplit sa mission, puis, repassant le fleuve, revient magnanimement se reconstituer prisonnier et déclare à l'officier qu'il a pu se convaincre qu'il n'y a pas de francs-tireurs, et que seuls les soldats français de l'armée régulière prennent part à la défense de l'autre rive. Quelques balles tombent encore, et, sur-le-champ, l'officier fait passer par les armes les quatre-vingts otages et d'abord, pour le punir comme il sied de son héroïque fidélité à la parole donnée, le malheureux greffier, sa femme, sa fille et ses deux fils, dont l'un est un enfant de quinze ans.

VII
BEAUTÉS PERDUES

I

Sous les ciels gris et les pluies décourageantes de ce juillet d'automne je songe à la lumière abandonnée. Je l'ai laissée là-bas aux rives maintenant désertes de la Méditerranée et me demande en vain pourquoi je m'en suis séparé. Pourtant je fus l'un des derniers à lui rester fidèle. Tous les autres la quittent vers les premières journées d'avril, rappelés par les légendaires souvenirs des fallacieux printemps du Nord, sans se douter qu'ils perdent un grand bonheur.

Il est bon, il est sage de fuir parmi l'azur les mois glacés de nos hivers, noirs comme des châtiments; mais ces mois, s'ils sont là-bas plus tièdes, et surtout plus lumineux que les nôtres, ne nous vengent pas assez des ténèbres et des frimas du lieu natal. Les heures les plus claires, les plus chaudes, y garderont malgré tout un arrière-goût de neige et de nuage; elles sont belles mais timides, et promptes et effarées, se hâtent vers la nuit. Or, il faut à l'homme né du soleil, comme toutes choses, sa part héréditaire de chaleur primitive et de clarté totale. Il y a en lui d'innombrables et profondes cellules qui gardent la mémoire des jours éblouissants de l'origine et deviennent malheureuses quand elles ne peuvent faire leur moisson de rayons. L'homme peut vivre dans l'ombre mais y perd à la longue le sourire et la confiance nécessaires. En présence de nos étés crépusculaires, il devient indispensable de rétablir l'équilibre entre l'obscurité et la lumière, et de chasser parfois les froids et les ténèbres qui nous envahissent jusqu'à l'âme par de magnifiques excès de soleil.

II