Tout cela n'est-il qu'imaginaire, rêves de cerveaux plus ardents que les nôtres, hallucinations d'ascètes qu'étourdissent le jeûne et l'immobilité ou échos de traditions immémoriales laissées par d'autres races ou des êtres antérieurs à l'homme et plus spirituels? Il est impossible de s'en rendre compte, mais quelle qu'en soit l'origine, il est certain que le monument, dont nous n'avons entrevu qu'un angle de la base, est prodigieux et n'a pas l'air humain. Tout ce qu'on peut dire, c'est que nos sciences modernes, notamment l'archéologie, la géologie et la biologie, confirment plus qu'elles n'infirment l'une ou l'autre de ces révélations.


Mais là n'est pas, pour l'instant, la question. Admettons que l'une d'elles, celle des livres sacrés de l'Inde, par exemple, soit vraie, incontestable et scientifiquement établie par nos recherches, ou qu'une communication interplanétaire ou une déclaration d'un être surhumain ne permette plus de douter de son authenticité: quelle influence une telle révélation aura-t-elle sur notre vie? Qu'y transformera-t-elle, quel élément nouveau apportera-t-elle à notre morale, à notre bonheur? Sans doute fort peu de chose. Elle passera trop haut, elle ne descendra pas jusqu'à nous, elle ne nous touchera point, nous nous perdrons en son immensité, et, au fond, sachant tout, nous ne serons ni plus heureux ni plus savants que lorsque nous ne savions rien.

Ne pas savoir ce qu'il est venu faire sur cette terre, voilà le grand et l'éternel tourment de l'homme. Or, il faut bien se dire que la vérité vraie de l'univers, si nous l'apprenons quelque jour, sera probablement assez semblable à l'une ou l'autre de ces révélations qui, ayant l'air de nous apprendre tout, ne nous apprennent rien. Elle aura du moins le même caractère inhumain. Il faudra bien qu'elle soit aussi illimitée dans l'espace et le temps, aussi abyssale, aussi étrangère à nos sens et à notre cerveau. Plus la révélation sera immense et haute, plus elle aura chance d'être vraie; mais plus aussi elle s'éloignera de nous, moins elle nous intéressera. Nous ne pouvons guère espérer de sortir de ce dilemme décourageant: les révélations, les explications ou les interprétations trop petites ne nous satisferont point parce que nous les pressentirons insuffisantes, et celles qui seront trop grandes passeront trop loin de nous pour nous atteindre.

II

Il serait cependant souhaitable que cette révélation des livres sacrés de l'Inde fût authentique et que notre science encore si étroite, si petite, si timide et si incohérente, confirmât peu à peu, comme du reste elle le fait chaque jour à son insu, certains points épars dans l'immensité sans bornes de cette immémoriale vérité.

Elle aurait en tout cas, même si elle ne parvenait pas à nous atteindre directement, l'avantage d'élargir à l'infini notre horizon plus borné qu'on ne croit; de jalonner cet infini de repères magnifiques, de l'animer, de le peupler, de lui donner d'admirables visages, de le rendre vivant, sensible et presque compréhensible.

Nous savons tous que nous vivons dans l'infini; mais cet infini pour nous n'est qu'un mot sec et nu, un vide noir et inhabitable, une abstraction sans forme, une expression morte que notre imagination ne ranime un moment qu'au prix d'un effort fatigant, solitaire, inhabile, inassisté, ingrat et infructueux. En fait, nous nous tenons cantonnés dans notre monde terrestre et dans nos petits temps historiques, et tout au plus levons-nous parfois les yeux vers les planètes de notre système solaire et poussons-nous notre pensée, d'avance découragée, jusqu'aux époques nébuleuses qui précédèrent l'arrivée de l'homme sur notre globe. De plus en plus, délibérément, nous tournons sur nous-mêmes toute l'activité de notre intelligence et, par une regrettable illusion d'optique, plus elle rétrécit son champ d'action, plus nous croyons qu'elle l'approfondit. Nos penseurs et nos philosophes, de crainte de s'égarer comme leurs prédécesseurs, ne s'intéressent plus qu'aux aspects, aux problèmes, aux secrets les moins contestables; mais s'ils sont les moins contestables, ils sont aussi les moins hauts, et l'homme, en tant qu'animal terrestre, devient le seul objet de leurs études. Les savants, d'autre part, accumulent de petits faits, de petites observations sous lesquelles ils étouffent et qu'ils n'osent plus soulever ou entr'ouvrir pour y faire circuler l'air d'une loi générale ou d'une hypothèse salutaire, tant celles qu'ils hasardèrent jusqu'à ce jour furent successivement et pitoyablement démenties ou bafouées par l'expérience.

Néanmoins, ils ont raison d'agir comme ils font et de continuer leurs investigations, selon leurs étroites et sévères méthodes; mais il est permis de constater que plus ils croient s'approcher d'une vérité qui fuit, plus augmentent leurs incertitudes et leur désarroi, plus les assises sur lesquelles ils fondaient leur confiance leur semblent précaires, imaginaires et insuffisantes, et mieux ils se rendent compte de l'incommensurable distance qui les sépare encore du moindre secret de la vie. «Il semble, comme l'a prophétisé l'un des plus illustres d'entre eux, le physicien anglais sir William Grove, que le jour approche rapidement où l'on confessera que les forces que nous connaissons ne sont que les manifestations phénoménales de réalités au sujet desquelles nous ne savons rien, mais que les anciens connaissaient et auxquelles ils vouaient un culte.»

III