Il ressort de ces études que l'humanité n'éprouva jamais désastre comparable à la disparition de l'Atlantide. Il lui faudra peut-être des milliers d'années pour réparer cette perte et remonter au niveau d'une civilisation qui avait sur l'origine et les mouvements de l'univers, sur l'énergie de la matière, sur les forces inconnues de ce monde et des autres, sur la vie d'outre-tombe, sur l'organisation sociale et l'économie politique, comparables à celle des abeilles, des certitudes dont nous glanons péniblement les débris dispersés. Rien ne prouverait mieux l'inutilité de l'effort de l'homme que cette perte inégalée, si l'on ne s'efforçait d'espérer malgré tout.
Peuple de métallurgistes prodigieux qui avaient découvert la trempe du cuivre que nous cherchons encore, peuple d'ingénieurs fabuleux dont la géométrie, au dire du professeur Smyth, commençait là où finit celle d'Euclide, ils soulevaient et transportaient à d'énormes distances, par des moyens mystérieux, des rochers de quinze cents tonnes et semaient par le monde ces fantastiques pierres mouvantes, appelées «pierres folles», «pierres de vérité», blocs de cinq cent mille kilos, si habilement couchées sur un de leurs angles qu'un enfant peut les mouvoir du doigt, tandis que la poussée de deux cents hommes serait incapable de les renverser et qui, géologiquement, n'appartiennent jamais au sol sur lequel elles se trouvent. Peuple d'explorateurs qui avaient parcouru et colonisé toute la surface de la terre, peuple de savants, de calculateurs, d'astronomes; ils semblent avoir été avant tout des rationalistes et des logiciens implacables, au cerveau pour ainsi dire métallique, dont les lobes latéraux étaient beaucoup plus développés que les nôtres. Ils n'appliquaient leurs aptitudes incomparables qu'à l'étude des sciences exactes; et le seul but de leurs efforts était la conquête du vrai. Mais l'étude de l'invisible, et de l'infini, sous leurs puissants regards devient elle-même une science exacte; et l'idée mère de leur cosmogonie, en vertu de laquelle tout sort de l'océan de la matière cosmique ou des flots sans limites de l'éternel éther pour y rentrer bientôt et pour en ressortir, défigurée et surchargée de mythes innombrables par l'imagination de leurs descendants ou de leurs colons dégénérés, est à la base de toutes les religions; et il est peu probable que l'homme en découvre jamais une qui la vaille et la puisse remplacer.
V
C'est dans les livres sacrés de l'Inde que nous trouvons les traces les plus sûres et les plus abondantes de cette cosmogonie ou de cette révélation.
Il y a moins d'un siècle, on ignorait à peu près totalement l'existence de ces livres. Leurs interprètes ont pris deux routes différentes. D'un côté, des savants, qu'on pourrait appeler officiels, ont donné la traduction d'un certain nombre de textes qu'on pourrait également qualifier d'officiels, textes qu'ils ne comprennent pas toujours et que leurs lecteurs comprennent encore moins. De l'autre, des initiés ou soi-disant tels, avec le concours d'adeptes d'une fraternité occulte, ont proposé, de ces mêmes textes ou d'autres plus secrets, une interprétation nouvelle et plus impressionnante. Ils inspirent encore, à tort ou à raison, quelque méfiance. On doit admettre l'authenticité et l'antiquité de certaines traditions, de certains écrits primitifs et essentiels, bien qu'il soit impossible de leur assigner une date approximative, tant ils se perdent dans les brumes de la préhistoire. Mais ils sont à peu près incompréhensibles sans clefs et sans commentaires, et c'est ici que commencent les doutes et les hésitations. Un grand nombre de ces commentaires sont également très anciens et, à leur tour, ont besoin de clefs, d'autres paraissent plus récents, d'autres enfin semblent contemporains et le départ est souvent malaisé entre ce qui se trouve en puissance dans l'original et ce que les interprètes croient y trouver ou y ajoutent plus ou moins volontairement. Or, le plus frappant, le plus grandiose et, en tout cas, le plus clair de la doctrine réside souvent dans les commentaires.
Il y a ensuite, comme je viens de le dire, la question des clefs, intimement liée à la précédente. Ces clefs sont plus ou moins maniables, s'imposent plus ou moins, paraissent parfois chimériques ou arbitraires, ne sont livrées qu'avec d'étranges précautions, une à une et parcimonieusement, et peuvent ouvrir plusieurs sens superposés. Et tout cela s'accompagne de réticences bizarres, de secrets soi-disant dangereux ou terribles, retenus au moment décisif, de révélations qu'on prétend incommunicables avant bien des siècles. Des portes qu'on allait franchir se referment brusquement à l'instant qu'on entrevoyait enfin un horizon longtemps promis, et derrière chacune d'elles se cache un initié suprême, un Maître encore vivant, gardien sacré des derniers arcanes, qui sait tout mais ne veut ou ne peut rien dire.
Notez, en outre, qu'une foule d'illuminés plus ou moins intelligents, de jeunes filles et de vieilles dames déséquilibrées, de naïfs qui adoptent d'emblée et aveuglément ce qu'ils ne comprennent pas, de mécontents, de ratés, de vaniteux, de roublards qui pèchent en eau trouble, en un mot la tourbe habituelle et suspecte qui s'agglomère autour de toute doctrine, de toute science, de tout phénomène un peu mystérieux, a discrédité ces premières interprétations ésotériques, dont la source même n'est pas très claire. Ajoutez enfin que l'incendie de la fameuse bibliothèque d'Alexandrie, où s'était entassée toute la science de l'Orient, l'anéantissement, au XVIe siècle, sous le règne mongol d'Akbar, de milliers d'œuvres sanscrites, la destruction systématique et impitoyable, surtout aux premiers siècles de l'Église et durant le Moyen Age, de tout ce qui se rapportait ou faisait allusion à cette révélation gênante et redoutée, nous ont enlevé nos meilleurs moyens de contrôle. Les adeptes, il est vrai, affirment, d'autre part, que les textes véritables, ainsi que les vieux commentaires qui seuls les rendent compréhensibles, existent encore dans des cryptes secrètes, dans des bibliothèques souterraines du Thibet ou de l'Himalaya, aux livres plus innombrables que tous ceux que nous possédons en Occident, et qu'ils reparaîtront dans un âge plus éclairé. C'est possible, mais en attendant ils ne nous sont d'aucun secours.
VI
Quoi qu'il en soit, ce que nous avons suffit à troubler profondément, et le contrôle que permettent les fragments sauvés de l'antiquité historique écarte absolument, quant aux éléments essentiels, tout soupçon de fraude ou de mystification plus ou moins récente. Au surplus, une fraude ou une mystification de ce genre ne paraît guère possible et serait tellement géniale qu'il faudrait l'admirer comme un phénomène presque égal à celui dont elle voudrait donner l'illusion, et convenir que jamais l'esprit de l'homme ne plongea plus avant dans l'infini du temps et de l'espace, dans l'origine des choses et ne s'éleva à de pareilles hauteurs. Elle aurait profité, cette révélation, de tout l'acquis de la science et de la pensée d'aujourd'hui, qu'elle n'aurait pu, sur le rythme des éternités, sur le va-et-vient du toujours devenir, sur le cycle sans fin et les existences périodiques du moi, sur la naissance, le mouvement et l'évolution des mondes, sur les souffles divins de l'intelligence qui les animent, sur Maya, l'éternelle illusion de l'ignorance, sur la lutte pour la vie, la sélection naturelle, le développement graduel et la transformation des astres et des hommes, sur les fonctions et les énergies de l'éther, sur la justice immortelle et infaillible, sur l'activité intermoléculaire et fantastique de la matière, sur la nature de l'âme et sur l'existence de l'immense puissance innommable qui gouverne l'univers, en un mot sur toutes les énigmes qui nous assaillent et tous les mystères qui nous accablent, nous donner des hypothèses plus satisfaisantes, plus logiques, plus cohérentes, plus plausibles, plus synthétiques, plus dignes de l'infini qu'elles cherchent à embrasser et que bien souvent elles semblent étreindre.