Il n'est pas prêt pour en savoir plus qu'il n'en sait. Il y va du salut de l'espèce. L'humanité qui sort à peine de l'enfance ou vient tout juste d'atteindre l'âge dangereux de l'adolescence (elle aurait à peu près seize ou dix-sept ans d'après le parallélisme historique très documenté et très impressionnant du docteur Jaworski), l'humanité a déjà dépassé la limite des inventions qu'elle peut s'assimiler ou supporter sans péril de mort. Presque toutes, à partir de la domestication de la vapeur et de l'apprivoisement encore suspect de l'électricité, lui ont fait incomparablement plus de mal que de bien. Les explosifs, par exemple, qui l'ont aidée à construire quelques routes,—ce que les Romains d'ailleurs faisaient aussi bien que nous,—à exploiter quelques mines, à percer quelques tunnels, lui ont coûté des millions de jeunes vies.
Peut-être est-il temps, non pas d'arrêter les recherches de la science, mais de contrôler ses découvertes et de réserver, comme le firent sagement les occultistes, à une élite d'Initiés rigoureusement éprouvés et liés par des serments inviolables, le secret d'énergies trop dangereuses autour desquelles nous tournons, qui vont se manifester et tomber dans le domaine public. Notre évolution morale retarde de plusieurs siècles sur notre évolution scientifique; et il est plus que probable que celle-ci, trop hâtive et trop intensive, entrave regrettablement la première. Il ne servira de rien d'aller en trois heures de Paris à Péking, de Péking à New-York et de New-York à Calcutta, si ces voyages réitérés et miraculeux laissent à l'arrivée ceux qui les effectuent dans le même état d'âme qu'au départ. Nous nous trouvons tous plus ou moins dans la situation de la Russie, qui n'a pas eu l'esprit et le cœur assez solides et assez fermes pour porter ce que la tête avait trop rapidement et trop artificiellement emmagasiné. Rien ne se répand plus vite, ne s'assimile plus facilement que les résultats de la science; rien, au contraire, n'est plus lent, plus pénible, plus précaire que l'évolution morale; et cependant, on s'en rend de mieux en mieux compte, c'est uniquement de celle-ci que dépendent le bonheur et l'avenir de l'homme.
XVIII
KARMA
I
Dépouillé de ses innombrables et inextricables complications orientales, qui répondent peut-être à des réalités mais sont invérifiables, Karma, l'infaillible Loi de Rétribution, est en somme ce que nous appelons plus vaguement, et sans trop y croire, la Justice immanente. Notre Justice immanente est une ombre assez vaine. Elle se manifeste fréquemment, il est vrai, à la suite d'actes monstrueux, de grands vices, de grands forfaits, de grandes iniquités; mais nous avons rarement l'occasion de constater qu'elle agit dans les mille petites injustices, cruautés, défaillances, malhonnêtetés, infamies de l'existence habituelle, quoique le poids total de ces méfaits mesquins, mais incessants, puisse être plus lourd que celui du crime le plus retentissant. En tout cas, son action étant plus éparse, plus diffuse, plus lente et plus souvent morale que matérielle, échappe presque toujours à notre observation; et comme, d'autre part, elle semble s'arrêter à l'instant de la mort, elle n'a presque jamais le temps d'exiger ce qui lui est dû, et, généralement, arrive trop tard au chevet d'un malade ou d'un agonisant qui a perdu conscience ou n'a plus le loisir d'expier.
Karma est donc, si l'on veut, la Justice immanente; seulement, ce n'est plus une déesse inconstante, inconsistante, incohérente, impuissante, erratique, capricieuse, inexacte, oublieuse, timide, inattentive, endormie, évasive, insaisissable et bornée par la tombe, mais un Dieu énorme et inévitable comme le Destin, un Dieu qui bouche toutes les issues, tous les horizons, tous les interstices de toutes les existences, omniprésent, omniscient, omnipotent, infaillible, impassible et incorruptible. Il est en nous comme nous sommes en lui. Il est nous-mêmes. Il est plus que nous: il est ce que nous sommes, tout en étant encore ce que nous fûmes et déjà ce que nous deviendrons. Nous sommes petits, évanescents et éphémères; il est grand, imperturbable, inébranlable, éternel. Rien ne lui échappe de ce qui nous échappe et sans doute nous échappera toujours par delà la tombe. Pas une action, pas une velléité, pas une pensée, pas l'ombre d'une intention, qui ne soit pesée plus rigoureusement qu'elle ne l'était par les quarante-deux juges posthumes qui attendaient l'âme sur l'autre rivage dont parle l'un des plus anciens textes de ce monde: le Livre des Morts égyptien. Tout est enregistré, daté, estimé, vérifié, classé, mis au compte du doit ou de l'avoir, de la récompense ou de l'expiation, au répertoire immense et éternel des clichés astraux. Il ne peut rien ignorer puisqu'il a pris part à tout ce qu'il juge; et il ne nous juge point du fond de notre ignorance présente, mais du haut de tout ce que nous apprendrons beaucoup plus tard. Il n'est pas seulement notre intelligence et notre conscience d'aujourd'hui qui s'éveillent à peine et ne comptent plus leurs erreurs; il est dès maintenant, déjà vivantes en nous quoique inactives, impuissantes, muettes et aveugles, notre intelligence et notre conscience à venir, alors qu'elles auront atteint, dans la suite des siècles, des évolutions, des expiations et des ascensions innombrables, les derniers sommets de la Sagesse et de la Clairvoyance.
A l'heure de notre mort, le compte semble clos; mais il dort simplement et nous ressaisira. Nous sommeillerons peut-être des centaines, voire des milliers d'années en «Dévachan», c'est-à-dire en l'état d'inconscience qui prépare à une incarnation nouvelle; mais au réveil, nous retrouverons, irrévocablement totalisés, l'actif et le passif; et notre Karma prolongera simplement la vie que nous avons quittée. Il continuera d'y être nous-mêmes et d'y assister à l'épanouissement des conséquences de nos fautes et de nos mérites et d'y voir ensuite fructifier d'autres causes en d'autres effets, jusqu'à la consommation des temps où toute pensée née sur cette terre finit par le perdre de vue.
II
Karma, on le voit, est, en somme, l'entité immortelle que l'homme forme par ses actes et ses pensées et qui le suit ou plutôt l'enveloppe et l'absorbe à travers ses vies successives et se modifie comme il se modifie sans cesse, mais en conservant toutes les empreintes antérieures. Les pensées, dit très justement la doctrine, construisent le caractère, les actions font l'entourage. Ce que l'homme a pensé, il l'est devenu; ses qualités, ses dons naturels s'attachent à lui comme les résultats de ses idées. Il est, en toute vérité, créé par lui-même. Il est, dans le sens le plus complet du mot, responsable de tout ce qu'il est. Il se trouve enveloppé dans le filet de tout ce qu'il a fait. Il ne peut ni défaire ni détruire le passé; mais, autant que les effets en sont encore à venir, il lui est possible de modifier ceux-ci ou de les retourner par des forces nouvelles. Rien ne peut le toucher qu'il n'ait mis en mouvement, aucun mal ne peut lui être fait qu'il ne l'ait mérité. Dans le déroulement infini des éternités, il ne rencontrera jamais d'autre juge que lui-même.