Voilà à peu près tout ce qu'on peut invoquer en faveur de la réincarnation. Ce n'est pas suffisant pour emporter la balance. Mais toutes les autres suppositions, théories ou religions, hors le spiritisme, qui du reste s'accorde parfaitement avec les existences successives, ont de moins solides étais et même, à dire le vrai, n'en possèdent point du tout. Ils auraient donc mauvaise grâce de reprocher à celle que nous examinons la fragilité de ses arguments.

Encore une fois, qu'il serait souhaitable que tout cela fût vrai! Il n'y aurait plus d'incertitudes morales, plus d'inquiétude de la justice. Et c'est si beau, si parfait, que c'est peut-être réel. Un tel rêve, fait depuis si longtemps, depuis l'origine du monde, par tant de milliards d'hommes et qui, malgré des déformations nombreuses et profondes, fut en somme l'unique rêve de l'humanité, il est bien difficile d'admettre que d'un bout à l'autre il soit faux. Il n'est pas possible d'établir qu'il est fondé; mais au rebours de la plupart des religions qui en dérivent, il n'est pas possible non plus de démontrer qu'il est imaginaire et fabriqué de toutes pièces; et, dans le doute, pourquoi ne serait-il pas permis à la raison qu'il ne froisse jamais, de l'accepter, et au cœur d'espérer et d'agir comme s'il était vrai, en attendant que la science le confirme ou l'infirme ou nous en donne un autre qu'elle ne sera peut-être jamais à même d'élaborer?

Ce qui rebute d'abord beaucoup de ceux qui l'étudient, c'est l'affirmation trop assurée et arbitraire de mille petits détails, interpolations probables, comme en toutes religions, d'esprits inférieurs animés d'un zèle étroit et maladroit. Mais ces détails, regardés d'un peu haut, n'altèrent en rien les grandes lignes qui demeurent incommensurables, admirables et pures.

VI

Du reste, que la réincarnation soit admise ou rejetée, il y a sûrement survivance, puisque la mort et le néant ne se peuvent concevoir: et tout se réduit une fois de plus au problème de l'identité continuée. Même dans la réincarnation, cette identité, à notre point de vue actuel et borné, n'aurait qu'un intérêt relatif, attendu que toute mémoire des existences antérieures étant abolie, elle nous échapperait forcément. Demandons-nous, au surplus, si cette question de la personnalité sans solution de continuité a réellement l'importance que nous y attachons; et si cette importance n'est pas une erreur, un aveuglement passagers de notre égoïsme, de notre intelligence terrestres. Toujours est-il que nous l'interrompons et la perdons chaque nuit sans nous en inquiéter. Il nous suffit d'être assuré que nous la retrouverons au réveil pour nous tranquilliser. Mais supposons que ce ne soit pas le cas et qu'un soir on nous avertisse que nous ne la récupérerons point, qu'au matin suivant nous aurons oublié toute notre existence passée et recommencerons une vie nouvelle sans aucun souvenir qui nous rattache à l'ancienne. Aurions-nous la même épouvante, le même désespoir que si nous avions été prévenu que nous ne nous réveillerions point et serions précipité dans la mort? Je ne le crois pas, je pense même que nous en prendrions assez allègrement notre parti. Peu nous chaudrait que nous eussions à perdre la mémoire d'un passé, mêlé comme tous les passés, de plus de maux que de biens, pourvu que la vie continuât. Ce ne serait plus notre vie, elle n'aurait plus rien de commun avec celle de la veille; néanmoins nous ne croirions pas la perdre et nous garderions je ne sais quel espoir de retrouver ou de reconnaître quelque chose de nous-même dans l'existence à venir. Nous aurions soin de préparer celle-ci, de la mettre à l'abri du malheur et de la misère, de la rendre d'avance aussi agréable, aussi heureuse que possible. Il pourrait, il devrait en être de même, non seulement si nous croyons à la réincarnation, parce que le cas serait à peu près identique, mais encore si nous n'y croyons pas, puisqu'une survivance quelconque est presque certaine et que l'anéantissement total est réellement inconcevable.

VII

Peut-être, avec un peu de courage et de bonne volonté, nous serait-il possible, dès cette existence, de regarder plus haut et plus loin, de dépouiller un instant cet étroit et morne égoïsme qui ramène tout à soi, de nous dire que l'intelligence ou le bien que nos pensées et nos efforts répandent dans des sphères spirituelles n'est pas entièrement perdu, même quand il n'est pas certain que le petit noyau de mesquines habitudes et de médiocres souvenirs que nous sommes en jouisse exclusivement. Si les bonnes actions que nous avons faites, les intentions ou les pensées hautes ou simplement honnêtes que nous avons eues, s'attachent et profitent à une existence où nous ne reconnaîtrons pas la nôtre, ce n'est pas une raison suffisante pour les estimer inutiles et leur dénier toute valeur. Il est bon de nous rappeler parfois que nous ne sommes rien si nous ne sommes tout, et d'apprendre dès maintenant à nous intéresser à quelque chose qui ne soit pas uniquement nous-même et à vivre déjà de la vie plus vaste, moins personnelle, moins égoïste qui bientôt, et sans aucun doute, quelle que soit notre foi, sera notre vie éternelle, la seule qui compte et la seule à laquelle il soit sage de nous préparer.

VIII

Si l'on n'admet pas la réincarnation, Karma n'en subsiste pas moins; un Karma mutilé, il est vrai, écourté, sans ampleur, dont l'horizon est borné par la mort, qui commence sa besogne et fait de son mieux dans le peu de temps qu'il a devant soi; mais moins négligeable, moins impuissant, inactif et désarmé qu'on ne croit. En agissant dans son étroite sphère, il nous donne une idée assez exacte, bien que fort incomplète de ce qu'il ferait dans la grande que nous lui refusons. Mais ceci nous ramènerait à la question très discutable de la justice en ce monde. Elle est à peu près insoluble, parce que ses opérations décisives, étant intérieures et secrètes, échappent à l'observation. Après bien d'autres qui du reste l'avaient fait mieux que moi, j'en ai parlé ailleurs, notamment dans Sagesse et Destinée et dans le Mystère de la Justice; mais, comme dirait la sultane Schéhérazade, il n'y a pas d'utilité à le répéter.

IX