Puisque nous vivons dans une caverne de ce genre, n’est-il pas intéressant de constater que la puissance qui nous y a mis, agit souvent et sur quelques points importants, comme nous agissons nous-mêmes? Ce sont des lueurs dans notre souterrain qui nous montrent que nous ne nous sommes pas trompés sur l’usage de tous les objets qui s’y trouvent; et quelques-unes de ces lueurs nous y sont apportées par les insectes et les fleurs.
XXIX
Nous avons mis longtemps un assez sot orgueil à nous croire des êtres miraculeux, uniques et merveilleusement fortuits, probablement tombés d’un autre monde, sans attaches certaines avec le reste de la vie, et, en tout cas, doués d’une faculté insolite, incomparable, monstrueuse. Il est bien préférable de n’être point si prodigieux, car nous avons appris que les prodiges ne tardent pas à disparaître dans l’évolution normale de la nature. Il est bien plus consolant d’observer que nous suivons la même route que l’âme de ce grand monde, que nous avons mêmes idées, mêmes espérances, mêmes épreuves et presque,—n’était notre rêve spécifique de justice et de pitié,—mêmes sentiments. Il est bien plus tranquillisant de s’assurer que nous employons, pour améliorer notre sort, pour utiliser les forces, les occasions, les lois de la matière, des moyens exactement pareils à ceux dont elle use pour éclairer et ordonner ses régions insoumises et inconscientes; qu’il n’y en pas d’autres, que nous sommes dans la vérité, que nous sommes bien à notre place et chez nous dans cet univers pétri de substances inconnues, mais dont la pensée est non pas impénétrable et hostile, mais analogue ou conforme à la nôtre.
Si la nature savait tout, si elle ne se trompait jamais, si partout, en toutes ses entreprises, elle se montrait d’emblée parfaite et infaillible, si elle révélait en toutes choses une intelligence incommensurablement supérieure à la nôtre, c’est alors qu’il y aurait lieu de craindre et de perdre courage. Nous nous sentirions la victime et la proie d’une puissance étrangère, que nous n’aurions aucun espoir de connaître ou de mesurer. Il est bien préférable de se convaincre que cette puissance, tout au moins au point de vue intellectuel, est étroitement parente de la nôtre. Notre esprit puise aux mêmes réservoirs que le sien. Nous sommes du même monde, presque entre égaux. Nous ne frayons plus avec des dieux inaccessibles, mais avec des volontés voilées et fraternelles, qu’il s’agit de surprendre et de diriger.
XXX
Il ne serait pas, j’imagine, très téméraire de soutenir qu’il n’y a pas d’êtres plus ou moins intelligents, mais une intelligence éparse, générale, une sorte de fluide universel qui pénètre diversement, selon qu’ils sont bons ou mauvais conducteurs de l’esprit, les organismes qu’il rencontre. L’homme serait, jusqu’ici, sur cette terre, le mode de vie qui offrirait la moindre résistance à ce fluide que les religions appelèrent divin. Nos nerfs seraient les fils où se répandrait cette électricité plus subtile. Les circonvolutions de notre cerveau formeraient en quelque sorte le bobine d’induction où se multiplierait la force du courant, mais ce courant ne serait pas d’une autre nature, ne proviendrait pas d’une autre source que celui qui passe dans la pierre, dans l’astre, dans la fleur ou l’animal.
Mais voilà des mystères qu’il assez oiseux d’interroger; attendu que nous ne possédons pas encore l’organe qui puisse recueillir leur réponse. Contentons-nous d’avoir observé, hors de nous, certaines manifestations de cette intelligence. Tout ce que nous observons en nous-mêmes est à bon droit suspect; nous sommes à la fois juge et partie, et nous avons trop d’intérêt à peupler notre monde d’illusions et d’espérances magnifiques. Mais que le moindre indice extérieur nous soit cher et précieux. Ceux que les fleurs viennent de nous offrir sont probablement bien minimes, au regard de ce que nous diraient les montagnes, la mer et les étoiles, si nous surprenions les secrets de leur vie. Ils nous permettent néanmoins de présumer avec plus d’assurance que l’esprit qui anime toutes choses ou se dégage d’elles est de la même essence que celui qui anime notre corps. S’il nous ressemble, si nous lui ressemblons ainsi, si tout ce qui se trouve en lui, se retrouve en nous-mêmes, s’il emploie nos méthodes, s’il a nos habitudes, nos préoccupations, nos tendances, nos désirs vers le mieux, est-il illogique d’espérer tout ce que nous espérons instinctivement, invinciblement, puisqu’il est presque certain qu’il l’espère aussi? Est-il vraisemblable, quand nous trouvons éparse dans la vie une telle somme d’intelligence, que cette vie ne fasse pas œuvre d’intelligence, c’est-à-dire ne poursuive une fin de bonheur, de perfection, de victoire sur ce que nous appelons le mal, la mort, les ténèbres, le néant, qui n’est probablement que l’ombre de sa face ou son propre sommeil?
LES PARFUMS
Après avoir assez longuement parlé de l’intelligence des fleurs, il semblera naturel que nous disions un mot de leur âme qui est leur parfum. Malheureusement ici, de même que pour l’âme de l’homme, parfum d’une autre sphère où baigne la raison, nous touchons tout de suite à l’inconnaissable. Nous ignorons à peu près entièrement l’intention de cette zone d’air férié et invisiblement magnifique que les corolles répandent autour d’elles. Il est en effet fort douteux qu’elle serve principalement à attirer les insectes. D’abord, beaucoup de fleurs, parmi les plus odorantes, n’admettent pas la fécondation croisée, de sorte que la visite de l’abeille ou du papillon leur est indifférente ou importune. Ensuite, ce qui appelle les insectes, c’est uniquement le pollen et le nectar, qui généralement, n’ont pas d’odeur sensible. Aussi les voyons-nous négliger les fleurs les plus délicieusement parfumées, telles que la Rose et l’Œillet, pour assiéger en foule celles de l’Érable ou du Coudrier, dont l’arome est pour ainsi dire nul.
Avouons donc que nous ne savons pas encore en quoi les parfums sont utiles à la fleur, de même que nous ignorons pourquoi nous les percevons. L’odorat est effectivement le plus inexpliqué de nos sens. Il est évident que la vue, l’ouïe, le toucher et le goût sont indispensables à notre vie animale. Seule, une longue éducation nous apprend à jouir avec désintéressement des formes, des couleurs et des sons. Du reste, notre odorat exerce aussi d’importantes fonctions serviles. Il est le gardien de l’air que nous respirons, il est l’hygiéniste et le chimiste qui veille soigneusement sur la qualité des aliments offerts, toute émanation désagréable décelant la présence de germes suspects ou dangereux. Mais, à côté de cette mission pratique, il en a une autre qui ne répond apparemment à rien. Les parfums sont en tout point inutiles à notre vie physique. Trop violents, trop permanents, ils peuvent même lui devenir hostiles. Néanmoins, nous possédons une faculté qui s’en réjouit et nous en apporte la bonne nouvelle avec autant d’enthousiasme et de conviction que s’il s’agissait de la découverte d’un fruit ou d’un breuvage délicieux. Cette inutilité mérite notre attention. Elle doit cacher un beau secret. Voici la seule occurrence où la nature nous procure un plaisir gratuit, une satisfaction qui n’orne pas un piège de la nécessité. L’odorat est l’unique sens de luxe qu’elle nous ait octroyé. Aussi bien semble-t-il presque étranger à notre corps, ne pas tenir fort étroitement à notre organisme. Est-ce un appareil qui se développe ou s’atrophie, une faculté qui s’endort ou s’éveille? Tout porte à croire qu’il évolue de pair avec notre civilisation. Les anciens ne s’occupaient guère que des bonnes odeurs les plus brutales, les plus lourdes, les plus solides, pour ainsi dire, musc, benjoin, myrrhe, encens, etc., et l’arome des fleurs est bien rarement mentionné dans les poèmes grecs et latins et dans la littérature hébraïque. Aujourd’hui, voyons-nous nos paysans, même dans leurs plus longs loisirs, songer à respirer une Violette ou une Rose? N’est-ce pas, au contraire, le premier geste de l’habitant des grandes villes qui découvre une fleur? Il y a donc quelque sujet d’admettre que l’odorat soit le dernier né de nos sens, le seul peut-être, qui ne soit pas «en voie de régression», comme disent pesamment les biologistes. C’est une raison pour nous y attacher, l’interroger et cultiver ses possibilités. Qui dira les surprises qu’il nous réserverait s’il égalait, par exemple, la perfection de l’œil, comme il fait chez le chien qui vit autant par le nez que par les yeux?