Il n’est pas besoin d’exposer longuement la morale du «sens commun», du bon gros sens commun qui se trouve en chacun de nous, dans les meilleurs comme dans les pires; et qui s’édifie spontanément sur les ruines de l’idée religieuse. C’est la morale du quant à soi, de l’égoïsme pratique et cubique, de tous les instincts et de toutes les jouissances matérielles. Qui part du «sens commun», considère qu’il n’a qu’une certitude: sa propre vie. Dans cette vie, allant au fond des choses, il n’est que deux maux réels: la maladie et la pauvreté; et deux biens véritables et irréductibles: la santé et la richesse. Toutes les autres réalités, heureuses ou malheureuses, en découlent. Le reste, joies et peines qui naissent des sentiments, des passions, est imaginaire, puisqu’il dépend de l’idée que nous nous en faisons. Notre droit à jouir n’est limité que par le droit pareil de ceux qui vivent en même temps que nous; et nous avons à respecter certaines lois établies dans l’intérêt même de notre paisible jouissance. A la réserve de ces lois, nous n’admettons aucune contrainte; et notre conscience, loin d’entraver les mouvements de notre égoïsme, doit, au contraire, approuver leurs triomphes, attendu que ces triomphes sont ce qu’il y a de plus conforme aux devoirs instinctifs et logiques de la vie.

Voilà la première assise, le premier état, de toute morale naturelle.

C’est un état que beaucoup d’hommes, après la mort complète des idées religieuses, ne dépasseront plus.

VI

Le «bon sens», lui, un peu moins matériel, un peu moins animal, regarde les choses d’un peu plus haut et voit par conséquent un peu plus loin. Il remarque bientôt que l’avare «sens commun» mène dans sa coquille une vie obscure, étroite et misérable. Il observe que l’homme, non plus que l’abeille, ne saurait demeurer solitaire; et que la vie qu’il partage avec ses semblables, pour s’épanouir librement et complètement, ne se peut réduire à une lutte sans justice et sans pitié, ni à un simple échange de services âprement compensés. Dans ses rapports avec autrui, il part encore de l’égoïsme; mais cet égoïsme n’est plus purement matériel. Il considère encore l’utilité, mais l’admet déjà spirituelle ou sentimentale. Il connaît des joies et des peines, des affections et des antipathies dont les objets peuvent se trouver dans l’imagination. Ainsi entendu, et capable de s’élever à une certaine hauteur au-dessus des conclusions de la logique matérielle,—sans perdre de vue son intérêt,—il paraît à l’abri de toutes les objections. Il se flatte d’occuper solidement tous les sommets de la raison. Il fait même quelques concessions à ce qui n’est pas sensiblement du domaine de celle-ci, je veux dire aux passions, aux sentiments et à tout l’inexpliqué qui les entoure. Il faut bien qu’il les fasse, sinon, les caves obscures où il s’enfermerait ne seraient guère plus habitables que celles où s’abêtit le morne «sens commun». Mais ces concessions mêmes appellent l’attention sur l’illégitimité de ses prétentions à s’occuper de morale dès que celle-ci dépasse les pratiques ordinaires de la vie quotidienne.

VII

En effet, que peut-il y avoir de commun entre le bon sens et l’idée stoïcienne du devoir, par exemple? Ils habitent deux régions différentes et presque sans communications. Le bon sens, quand il prétend promulguer seul les lois qui forment l’homme intérieur, devrait rencontrer les mêmes défenses et les mêmes obstacles que ceux où il se heurte dans l’une des rares régions qu’il n’a pas encore réduites à l’esclavage: l’esthétique. Il y est très heureusement consulté sur tout ce qui concerne le point de départ et certaines grandes lignes, et très impérieusement prié de se taire dès qu’il s’agit de l’achèvement et de la beauté suprême et mystérieuse de l’œuvre. Mais au lieu qu’en esthétique il se résigne assez facilement au silence, en morale il veut tout régenter. Il importerait donc de le remettre une fois pour toutes à sa place légitime dans l’ensemble des facultés qui constituent notre personne humaine.

VIII

Un des traits de notre temps, c’est la confiance de plus en plus grande et presque exclusive que nous accordons à ces parties de notre intelligence que nous venons d’appeler le sens commun et le bon sens. Il n’en fut pas toujours ainsi. Autrefois l’homme n’asseyait sur le bon sens qu’une portion assez restreinte et la plus vulgaire de sa vie. Le reste avait ses fondements en d’autres régions de notre esprit, notamment dans l’imagination. Les religions, par exemple, et avec elles le plus clair de la morale dont elles sont les sources principales, s’élevèrent toujours à une grande distance de la minuscule enceinte du bon sens. C’était excessif; il s’agit de savoir si l’excès actuel et contraire n’est pas aussi aveugle. L’énorme développement qu’ont pris dans la pratique de notre vie certaines lois mécaniques et scientifiques, nous fait accorder au bon sens une prépondérance à quoi il reste à prouver qu’il ait droit. La logique apparemment irréductible, mais peut-être illusoire, de quelques phénomènes que nous croyons connaître, nous fait oublier l’illogisme possible de millions d’autres phénomènes que nous ne connaissons pas encore. Les lois de notre bon sens sont le fruit d’une expérience insignifiante quand on la compare à ce que nous ignorons. «Il n’y a pas d’effet sans cause», dit notre bon sens, pour prendre l’exemple le plus banal. Oui, dans le petit cercle de notre vie matérielle, cela est incontestable et suffisant. Mais dès que nous sortons de ce cercle infime, cela ne répond plus à rien, attendu que les notions de cause et d’effet sont l’une et l’autre inconnaissables dans un monde où tout est inconnu. Or, notre vie, dès qu’elle s’élève un peu, sort à chaque instant du petit cercle matériel et expérimental, et par conséquent du domaine du bon sens. Même dans le monde visible qui lui sert de modèle en notre esprit, nous n’observons point qu’il règne sans partage. Autour de nous, dans ses phénomènes les plus constants et les plus familiers, la nature n’agit pas toujours selon notre bon sens. Quoi de plus insensé que ses gaspillages d’existences? Quoi de plus déraisonnable que ces milliards de germes aveuglément prodigués pour arriver à la naissance hasardeuse d’un seul être? Quoi de plus illogique que l’innombrable et inutile complication de ses moyens (par exemple dans la vie de certains parasites et la fécondation des fleurs par les insectes), pour arriver aux buts les plus simples? Quoi de plus fou que ces milliers de mondes qui périssent dans l’espace sans accomplir une œuvre? Tout cela dépasse notre bon sens et lui montre qu’il n’est pas toujours d’accord avec la vie générale, et qu’il se trouve à peu près isolé dans l’univers. Il faut qu’il raisonne contre lui-même et reconnaisse que nous n’avons pas à lui donner, dans notre vie qui n’est pas isolée, la place prépondérante où il aspire. Ce n’est pas à dire que nous l’abandonnerons là où il nous est utile; mais il est bon de savoir qu’il ne peut suffire à tout, n’étant presque rien. De même qu’il existe hors de nous un monde qui le dépasse, il en existe un autre en nous qui le déborde. Il est à sa place et fait une humble et saine besogne dans son petit village; mais qu’il ne prétende pas à devenir le maître des grandes villes et le souverain des mers et des montagnes. Or, les grandes villes, les mers et les montagnes occupent en nous infiniment plus d’espace que le petit village de notre existence pratique. Il est l’accord nécessaire sur un certain nombre de vérités inférieures, parfois douteuses mais indispensables et rien de plus. Il est une chaîne plutôt qu’un soutien. Souvenons-nous que presque tous nos progrès se sont faits en dépit des sarcasmes et des malédictions avec lesquels il accueillit les hypothèses déraisonnables mais fécondes de l’imagination. Parmi les flots mouvants et éternels d’un univers sans bornes, ne nous attachons donc point à notre bon sens comme à l’unique roc de salut. Liés à ce roc immobile à travers tous les âges et toutes les civilisations, nous ne ferions rien de ce que nous devrions faire; nous ne deviendrions rien de ce que nous pouvons peut-être devenir.

IX