Dès lors, autour de ce nœud vital, s’étaient concentrés toutes les préoccupations, toute l’énergie, tout le génie conscient et libre de la plante. Le coude monstrueux, hypertrophié, révélait une à une les inquiétudes successives d’une sorte de pensée qui savait profiter des avertissements que lui donnaient les pluies et les tempêtes. D’année en année, s’alourdissait le dôme de feuillage, sans autre souci que de s’épanouir dans la lumière et la chaleur, tandis qu’un chancre obscur rongeait profondément le bras tragique qui le soutenait dans l’espace. Alors, obéissant à je ne sais quel ordre de l’instinct, deux solides racines, deux câbles chevelus, sortis du tronc à plus de deux pieds au-dessus du coude, étaient venus amarrer celui-ci à la paroi de granit. Avaient-ils vraiment été évoqués par la détresse, ou bien, attendaient-ils, peut-être prévoyants, depuis les premiers jours, l’heure aiguë du péril pour redoubler leur aide? N’était-ce qu’un hasard heureux? Quel œil humain assistera jamais à ces drames muets et trop longs pour notre petite vie[A]?
VI
Parmi les végétaux qui donnent les preuves les plus frappantes d’initiative, les plantes qu’on pourrait appeler animées ou sensibles auraient droit à une étude détaillée. Je me contenterai de rappeler les effarouchements délicieux de la Sensitive, la Mimosa pudique que nous connaissons tous. D’autres herbes à mouvements spontanés sont plus ignorées; les Hédysarées, notamment, entre lesquelles l’Hédysarium gyrans ou Sainfoin oscillant, s’agite d’une façon bien surprenante. Cette petite légumineuse, originaire du Bengale, mais souvent cultivée dans nos serres, exécute une sorte de danse perpétuelle et compliquée en l’honneur de la lumière. Ses feuilles se divisent en trois folioles, l’une large et terminale, les deux autres étroites et plantées à la naissance de la première. Chacune de ces folioles est animée d’un mouvement propre et différent. Elles vivent dans une agitation rythmique, presque chronométrique et incessante. Elles sont tellement sensibles à la clarté que leur danse s’alentit ou s’accélère selon que les nuages voilent ou découvrent le coin de ciel qu’elles contemplent. Ce sont, comme on voit, de véritables photomètres; et bien avant l’invention de Crook, des othéoscopes naturels.
VII
Mais ces plantes, auxquelles il faudrait ajouter les Rossolis, les Dionées et bien d’autres, sont déjà des êtres nerveux dépassant un peu la crête mystérieuse et probablement imaginaire qui sépare le règne végétal de l’animal. Il n’est pas nécessaire de monter jusque-là, et l’on trouve autant d’intelligence et presque autant de spontanéité visible, à l’autre extrémité du monde qui nous occupe, dans les bas-fonds où la plante se distingue à peine du limon ou de la pierre: j’entends parler de la fabuleuse tribu des Cryptogames, qu’on ne peut étudier qu’au microscope. C’est pourquoi nous la passerons sous silence, bien que le jeu des spores du Champignon, de la Fougère et surtout de la Prêle ou Queue-de-rat, soit d’une délicatesse, d’une ingéniosité incomparable. Mais parmi les plantes aquatiques, habitantes des vases et des boues originelles, s’opèrent de moins secrètes merveilles. Comme la fécondation de leurs fleurs ne peut se faire sous l’eau, chacune d’elles a imaginé un système différent pour que le pollen puisse se disséminer à sec. Ainsi les Zostères, c’est-à-dire le vulgaire Varech dont on fait des matelas, renferment soigneusement leur fleur dans une véritable cloche à plongeur; les Nénuphars envoient la leur s’épanouir à la surface de l’étang, l’y maintiennent et l’y nourrissent sur un interminable pédoncule qui s’allonge dès que s’élève le niveau de l’eau. Le faux Nénuphar (Villarsia nymphoides), n’ayant pas de pédoncule allongeable, lâche tout simplement les siennes qui montent et crèvent comme des bulles. La Macre ou Châtaigne d’eau (Trapa natans) les munit d’une sorte de vessie gonflée d’air; elles montent, s’ouvrent, puis, la fécondation accomplie, l’air de la vessie est remplacé par un liquide mucilagineux plus lourd que l’eau, et tout l’appareil redescend dans la vase où mûriront les fruits.
Le système de l’Utriculaire est encore plus compliqué. Voici comme le décrit M. H. Bocquillon dans La Vie des Plantes: «Ces plantes, communes dans les étangs, les fossés, les mares, les flaques d’eau des tourbières, ne sont pas visibles en hiver; elles reposent sur la vase. Leur tige allongée, grêle, traînante, est garnie de feuilles réduites à des filaments ramifiés. A l’aisselle des feuilles ainsi transformées, on remarque une sorte de petite poche pyriforme, dont l’extrémité supérieure et aiguë est munie d’une ouverture. Cette ouverture porte une soupape qui ne peut s’ouvrir que du dehors en dedans; les bords en sont garnis de poils ramifiés; l’intérieur de la poche est tapissé d’autres petits poils sécréteurs qui lui donnent l’aspect du velours. Lorsque le moment de la floraison est arrivé, les petites outres axillaires se remplissent d’air; plus cet air tend à s’échapper, mieux il ferme la soupape. En définitive, il donne à la plante une grande légèreté spécifique et l’amène à la surface de l’eau. C’est alors seulement que s’épanouissent ces charmantes petites fleurs jaunes qui simulent de bizarres petits museaux aux lèvres plus ou moins renflées, dont le palais est strié de lignes orangées ou ferrugineuses. Pendant les mois de juin, juillet, août, elles montrent leurs fraîches couleurs au milieu des détritus végétaux, s’élevant gracieusement au-dessus de l’eau bourbeuse. Mais la fécondation s’est effectuée, le fruit se développe, les rôles changent; l’eau ambiante pèse sur la soupape des utricules, l’enfonce, se précipite dans la cavité, alourdit la plante et la force à redescendre dans la vase.»
N’est-il pas curieux de voir ramassées en ce petit appareil immémorial quelques-unes des plus fécondes et des plus récentes inventions humaines: le jeu des valves ou des soupapes, la pression des liquides et de l’air, le principe d’Archimède étudié et utilisé? Comme le fait observer l’auteur que nous venons de citer, «l’ingénieur qui le premier attacha au bâtiment coulé à fond un appareil de flottage, ne se doutait guère qu’un procédé analogue était en usage depuis des milliers d’années». Dans un monde que nous croyons inconscient et dénué d’intelligence, nous nous imaginons d’abord que la moindre de nos idées crée des combinaisons et des rapports nouveaux. A examiner les choses de plus près, il paraît infiniment probable qu’il nous est impossible de créer quoi que ce soit. Derniers venus sur cette terre, nous retrouvons simplement ce qui a toujours existé; nous refaisons comme des enfants émerveillés la route que la vie avait faite avant nous. Il est du reste fort naturel et réconfortant qu’il en soit ainsi. Mais nous reviendrons sur ce point.
VIII
Nous ne pouvons quitter les plantes aquatiques sans rappeler brièvement la vie de la plus romanesque d’entre elles: la légendaire Vallisnère ou Vallisnérie, une Hydrocharidée dont les noces forment l’épisode le plus tragique de l’histoire amoureuse des fleurs.
La Vallisnère est une herbe assez insignifiante, qui n’a rien de la grâce étrange du Nénuphar ou de certaines chevelures sous-marines. Mais on dirait que la nature a pris plaisir à mettre en elle une belle idée. Toute l’existence de la petite plante se passe au fond de l’eau, dans une sorte de demi-sommeil, jusqu’à l’heure nuptiale où elle aspire à une vie nouvelle. Alors, la fleur femelle déroule lentement la longue spirale de son pédoncule, monte, émerge, vient planer et s’épanouir à la surface de l’étang. D’une souche voisine, les fleurs mâles qui l’entrevoient à travers l’eau ensoleillée, s’élèvent à leur tour, pleines d’espoir, vers celle qui se balance, les attend, les appelle dans un monde magique. Mais arrivées à mi-chemin, elles se sentent brusquement retenues: leur tige, source même de leur vie, est trop courte; elles n’atteindront jamais le séjour de lumière, le seul où se puisse accomplir l’union des étamines et du pistil.