La fleur de ce Genêt, comme celle de toutes les Légumineuses papilionacées, ressemble à la fleur des pois de nos jardins; et ses pétales inférieurs soudés en éperon de galère enferment hermétiquement les étamines et le pistil. Tant qu’elle n’est pas mûre, l’abeille qui l’explore la trouve impénétrable. Mais dès qu’arrive pour les fiancés captifs l’heure de la puberté, sous le poids de l’insecte qui se pose, l’éperon s’abaisse, la chambre d’or éclate voluptueusement, projetant au loin, avec force, sur le visiteur, sur les fleurs prochaines, un nuage de poudre lumineuse, qu’un large pétale disposé en auvent, rabat, par surcroît de précautions, sur le stigmate qu’il s’agit d’imprégner.

XV

Ceux qui voudraient étudier à fond tous ces problèmes, je les renvoie aux ouvrages de Christian-Konrad Sprengel, qui le premier, et dès 1793, dans son curieux travail: Das entdeckte Geheimniss der Natur, analysa les fonctions des différents organes chez les Orchidées; puis aux livres de Charles Darwin, du docteur H. Müller de Lippstadt, de Hildebrandt, de l’Italien Delpino, de Hooker, de Robert Brown et de bien d’autres.

C’est parmi les Orchidées que nous trouverons les manifestations les plus parfaites et les plus harmonieuses de l’intelligence végétale. En ces fleurs tourmentées et bizarres, le génie de la plante atteint ses points extrêmes et vient percer d’une flamme insolite la paroi qui sépare les règnes. Du reste, il ne faut pas que ce nom d’Orchidées nous égare et nous fasse croire qu’il ne s’agit ici que de fleurs rares et précieuses, de ces reines de serres qui semblent réclamer les soins de l’orfèvre plutôt que ceux du jardinier. Notre flore indigène et sauvage, qui comprend toutes nos modestes «Mauvaises herbes», compte plus de vingt-cinq espèces d’Orchidées, parmi lesquelles, justement, se rencontrent les plus ingénieuses et les plus compliquées. C’est elles que Charles Darwin a étudiées dans son livre: De la Fécondation des Orchidées par les insectes, qui est l’histoire merveilleuse des plus héroïques efforts de l’âme de la fleur. Il ne saurait être question de résumer ici, en quelques lignes, cette abondante et féerique biographie. Néanmoins, puisque nous nous occupons de l’intelligence des fleurs, il est nécessaire de donner une idée suffisante des procédés et des habitudes mentales de celle qui l’emporte sur toutes dans l’art d’obliger l’abeille ou le papillon à faire exactement ce qu’elle désire, dans la forme et le temps prescrits.

XVI

Il n’est pas facile de faire comprendre, sans figures, le mécanisme extraordinairement complexe de l’Orchidée; j’essayerai néanmoins d’en donner une idée suffisante, à l’aide de comparaisons plus ou moins approximatives, tout en évitant autant que possible l’emploi des termes techniques, tels que rétinacle, labellum, rostellum, pollinies, etc., qui n’évoquent aucune image précise chez les personnes peu familières avec la Botanique.

Prenons l’une des Orchidées les plus répandues dans nos contrées, l’Orchis maculata, par exemple, ou plutôt, car elle est un peu plus grande et par conséquent d’observation plus facile, l’Orchis latifolia, l’Orchis à larges feuilles, vulgairement appelée Pentecôte. C’est une plante vivace qui atteint de trente à soixante centimètres de hauteur. Elle est assez commune dans les bois et les prairies humides, et porte un thyrse de petites fleurs rosâtres qui s’épanouissent en mai et en juin.

La fleur type de nos Orchidées représente assez exactement une gueule fantastique et béante de dragon chinois. La lèvre inférieure très allongée et pendante, en forme de tablier dentelé ou déchiqueté, sert de pied-à-terre ou de reposoir à l’insecte. La lèvre supérieure s’arrondit en une sorte de capuchon qui abrite les organes essentiels; tandis qu’au dos de la fleur, à côté du pédoncule, s’abaisse une espèce d’éperon ou de long cornet pointu qui renferme le nectar. Chez la plupart des fleurs, le stigmate ou organe femelle est une petite houppe plus ou moins visqueuse qui, patiente, au bout d’une tige fragile, attend la venue du pollen. Dans l’Orchidée, cette installation classique est devenue méconnaissable. Au fond de la gueule, à la place qu’occupe la luette dans la gorge, se trouvent deux stigmates étroitement soudés, au-dessus desquels s’élève un troisième stigmate modifié en un organe extraordinaire. Il porte à son sommet une sorte de pochette, ou plus exactement de demi-vasque qu’on appelle le rostellum. Cette demi-vasque est pleine d’un liquide visqueux, dans lequel trempent deux minuscules boulettes d’où sortent deux courtes tiges chargées à leur extrémité supérieure d’un paquet de grains de pollen soigneusement ficelé.

Voyons maintenant ce qui se produit lorsqu’un insecte pénètre dans la fleur. Il se pose sur la lèvre inférieure, étalée pour le recevoir, et, attiré par l’odeur du nectar, cherche à atteindre, tout au fond, le cornet qui le contient. Mais le passage est, à dessein, très rétréci; et sa tête en s’avançant heurte forcément la demi-vasque. Aussitôt celle-ci, attentive au moindre choc, se déchire suivant une ligne convenable, et met à nu les deux boulettes enduites du liquide visqueux. Ces dernières en contact immédiat avec le crâne du visiteur s’y attachent et s’y collent solidement, de façon que, lorsque l’insecte quitte la fleur, il les emporte et, avec elles, les deux tiges qu’elles soutiennent et que terminent les paquets de pollen ficelés. Voilà donc l’insecte coiffé de deux cornes droites, en forme de bouteille à Champagne. Artisan inconscient d’une œuvre difficile, il visite une fleur voisine. Si ses cornes demeuraient rigides, elles iraient simplement frapper de leurs paquets de pollen les paquets de pollen dont les pieds trempent dans la vasque vigilante, et du pollen qui se mêlerait au pollen ne naîtrait aucun événement. Ici éclate le génie, l’expérience et la prévoyance de l’Orchidée. Elle a minutieusement calculé le temps nécessaire à l’insecte pour pomper le nectar et se rendre à la fleur prochaine et elle a constaté qu’il lui fallait en moyenne trente secondes. Nous avons vu que les paquets de pollen sont portés sur deux courtes tiges qui s’insèrent dans les boulettes visqueuses; or, aux points d’insertion se trouvent, sous chaque tige, un petit disque membraneux dont la seule fonction est, au bout de trente secondes, de contracter et de replier chacune de ces tiges, de manière qu’elles s’inclinent en décrivant un arc de 90°. C’est le résultat d’un nouveau calcul, non plus dans le temps, cette fois, mais dans l’espace. Les deux cornes de pollen qui coiffent le messager nuptial, sont maintenant horizontales et pointent en avant de sa tête, si bien que, quand il entrera dans la fleur voisine, elles iront exactement frapper les deux stigmates soudés que surplombe la demi-vasque.

Ce n’est pas tout, et le génie de l’Orchidée n’est pas encore au bout de sa prévoyance. Le stigmate qui reçoit le choc du paquet de pollen est enduit d’une substance visqueuse. Si cette substance était aussi énergiquement adhésive que celle que renferme la petite vasque, les masses polliniques, leur tige rompue, s’y englueraient et y demeureraient fixées tout entières, et leur destinée serait close. Il ne faut pas que cela arrive; il importe de ne pas épuiser en une seule aventure les chances du pollen, mais de les multiplier autant que possible. La fleur qui compte les secondes et mesure les lignes, est chimiste par surcroît et distille deux espèces de gommes: l’une extrêmement agrippante et durcissant immédiatement au contact de l’air, pour coller les cornes à pollen sur la tête de l’insecte, l’autre très diluée, pour le travail du stigmate. Celle-ci est juste assez prenante pour dénouer ou déranger un peu les fils ténus et élastiques qui enveloppent les grains de pollen. Quelques-uns de ces grains y adhèrent, mais la masse pollinique n’est pas détruite; et quand l’insecte visitera d’autres fleurs, elle continuera presque indéfiniment son œuvre fécondante.