Veille encore à ce que cette chambre renferme une cheminée. Cela n’est point négligeable. Tes écrits se ressentiraient de cette absence. Ils seraient chétifs et grelottants, car il y a de grands vides sous les portes, et les fenêtres laissent passer l’air abondamment.

N’examine pas les meubles. Ils sont laids et dégagent une odeur indéfinissable de vieilleries. Accoutume-toi à leur médiocrité. Seule la table mérite quelque intérêt. Si tu en soulèves le tapis, peut-être y trouveras-tu une curieuse inscription, attestant le passage d’un autre jeune homme semblable à toi.

N’aie pas honte de la pauvreté de ton hôtel. Affecte au contraire d’en tirer vanité. Si quelque ami t’accompagne par la suite jusqu’à ta porte, raconte des anecdotes pittoresques sur ces vieux murs dont ton imagination te fournira les thèmes variés ; parle des personnages illustres qui les ont habités. Ainsi tu seras aisément comparé à un héros de Balzac et même celui qui a un riche appartement enviera peut-être la fantaisie de ta vie.

Crains cette grosse dame trop aimable et trop familière, cette gérante curieuse et bavarde. Elle te tend chaque soir ta bougie avec quelques paroles de bienveillance. Hâte-toi par un sourire complaisant de flatter la bonne tenue de sa maison, loue son esprit et même sa beauté, si elle y prétend encore.

Car cette grosse dame jouit d’un pouvoir terrible et discrétionnaire. Elle peut te faire crédit des vingt francs que tu lui donnes tous les quinze jours pour la chambre où tu vis ; elle peut au contraire empoisonner ton existence en te les réclamant âprement, elle peut t’obliger à t’enfuir de chez toi, le matin, avant qu’elle ne soit levée, pour ne rentrer que dans la nuit, quand elle dort.

Crains-la aussi parce que sous le prétexte de faire ta chambre, elle compte ton linge, lit tes lettres, connaît ton existence aussi bien que toi.

Et pourtant, souviens-toi aussi que lorsque le grand poète Oscar Wilde mourut dans un misérable hôtel de la rue des Beaux-Arts, un seul homme l’avait veillé à sa dernière heure, un seul homme suivit son enterrement et cet homme c’était son propriétaire.

Sur le cercueil de l’auteur de De Profundis il n’y avait qu’une couronne et sur cette couronne était écrit : A mon locataire !

Qu’il soit beaucoup pardonné à la race persécutrice, avide du prix des chambres, en souvenir de celui qui apporta au grand homme abandonné de tous, le présent d’une suprême amitié.

II
LA QUESTION D’ARGENT