Aie toujours sur toi un sou neuf et même fais-le reluire chaque matin avant de sortir. Car avec ce sou neuf que tu tireras tardivement de ta poche, tu peux faire le geste de payer en laissant croire à la présence d’un louis.

Tu n’es pas l’obligé de celui qui t’invite à déjeuner. Le sentiment de sa générosité, le plaisir de ta conversation ont largement dédommagé ton hôte des quelques francs qu’il a dépensés pour toi. Évite ce mouvement spontané qui te poussera à louer le choix et l’abondance inusitée des mets. Il te sera ainsi épargné un fin sourire sur le visage de ton interlocuteur.

Sache-le bien. Il n’y a pas de question d’argent pour qui méprise l’argent. Si tu as un ami millionnaire, ne sois pas, vis-à-vis de lui, arrogant comme certains orgueilleux, flatteur comme un parasite. Sois son égal, exactement comme si la formidable différence de la richesse n’existait pas.

IMPORTANCE DES HABITS

Il ne faut jamais vendre ses habits.

Dîne plutôt seul dans ta chambre, d’un morceau de pain et d’un peu de charcuterie sur un journal, — ce qui est le comble de l’horreur, — adresse-toi plutôt, si tu as trop besoin d’argent, à un gérant de café, en simulant pour cette occasion une personnalité joviale et familière, mais ne vends jamais tes habits.

Ce sont eux qui te donnent ton assurance et ta fierté, qui te permettent de regarder le soir, à la lueur des becs de gaz, marcher à côté de toi ton ombre, une ombre honorable et connue dont tu admires l’aisance et qui, elle, n’a pas l’air de ne pas avoir d’argent. Tu sais bien quelle triste allure ont les vieux complets qu’on a trop mis, dont les coudes luisent et où il y a des taches imparfaitement nettoyées. On est humble sous un costume humble. On est un jeune homme instruit, plein d’avenir, dans un complet neuf.

On est aussi un jeune homme distingué et élégant, ce qui est très important pour l’amour, pour les merveilleuses possibilités de la rue.

Les conducteurs d’omnibus, les domestiques, les garçons de café sont tous sensibles au costume. Tu devras mille petites faveurs de la vie à ton apparence extérieure.

Un de mes amis vécut plus d’un an à Paris avec cinquante francs par mois. Il habitait une mansarde dont le plafond était moins haut que sa taille ; il n’avait pas de meubles et il couchait sur des journaux froissés. Il dut sa force de résistance et son salut à une cape espagnole. Que lui importaient en effet les privations, le froid, la misère ! Il avait le sentiment d’être le jeune homme le plus beau et le plus romantique du monde.