L’EMBAUMEUSE
Elle a des yeux très longs et des mains minuscules,
Elle habite au fond de l’allée une villa
Et l’on la voit marcher de loin au crépuscule
Parmi les camphriers, les pins, les seringas.
Sous son peignoir ouvert elle semble si lasse!
On dirait que le vent la fatigue et l’endort,
Le pli que fait le cou sur l’épaule un peu grasse
Trahit la volupté qui repose en ce corps.
Mais une étrange ardeur l’anime et la fait belle
Lorsqu’on vient lui porter la nuit secrètement
Un mort qu’à l’hôpital on a volé pour elle.
Elle aime mieux ce mort que le plus tendre amant.
Ah! quelle volupté de verser des essences,
De sculpter à nouveau des visages humains,
De refaire la vie avec des apparences,
D’avoir l’éternité dans ses petites mains!
Dans la chambre aux miroirs brillent toutes les lampes.
Elle prend le scalpel, le crochet tour à tour,
Elle enlève du front la cervelle, elle trempe
Le pinceau de métal dans l’huile avec amour.
Joyeuse, elle se livre à d’étranges chimies.
Elle mêle avec art le musc et le natron,
Elle donne des yeux de verre à ses momies
Enlumine de feu le parchemin du front...
Et quand les corps dans les substances balsamiques
Ont baigné longuement, qu’ils sont vernis, séchés,
Mortuaires bouquets d’aromates magiques,
Dans une chambre close, elle va les coucher.
Ils dorment oints d’odeurs par ses mains délicates.
Elle vient les veiller, elle leur parle bas,
Elle effleure parfois leurs lèvres écarlates,
Elle met des pavots coupés entre leurs bras...
Ou bien elle s’en va le soir dans les allées
Avec un grand bijou planté dans ses cheveux.
Elle tient sur son cœur une tête embaumée
Et baise quelquefois les yeux de cristal bleu.