LES TROIS ADOLESCENTS
Descendons l’escalier, me dit-elle, viens voir
La chambre souterraine avec ses trois miroirs,
Le caveau vert au fond du cloître de porphyre.
Je la suivis. Je vis son émeraude luire
Ainsi que dans un conte on voit un talisman.
La voûte s’éclairait surnaturellement.
Et par le tournoiement des marches j’étais ivre...
Cela nous conduisit jusqu’à la porte en cuivre
Où le signe ambigu des deux sexes mêlés
Et celui de l’hermaphrodite immaculé
Etaient gravés en or sur le métal vert pâle.
Nous entrâmes. La salle avait des murs d’opale
Et sur un grand velours glauque aux bavures d’or,
Ayant le fauve éclair, par places, sur leur corps,
Des trois gouttes de feu des lampes qui saignaient,
Les trois adolescents ingénus s’étreignaient...
La bien-aimée alors fit tomber son manteau,
Elle s’avança nue avec un seul joyau
Bleuâtre autour du cou, ses cheveux se défirent.
Elle se laissa choir par terre et je vis luire
Une main aux doigts peints avec un bracelet
Qui doucement prenait sa nuque et l’attirait...
JE TE RÊVE, CASQUEE...
Je te rêve, casquée avec des cheveux bleus,
Devant l’adolescent étrange agenouillée
Comme devant un christ fardé, silencieux,
Dont tu baises le corps de ta bouche souillée.
Un reflet de chasuble erre dans les rideaux,
La nappe de l’autel est faite des draps vierges,
Le soir, en clignotant, jaune sur les carreaux,
T’éclaire nue ainsi qu’un invisible cierge...
Les prières, les fleurs, les rites et le soir
Font du tendre boudoir une chapelle infâme.
Il semble qu’un parfum fauve de chair de femme
S’élève quelque part d’un obscur encensoir.
Soudain la main du dieu serre ta nuque frêle,
Il se tord et défaille ainsi que pour mourir.
De l’ombre qui descend les miroirs s’ensorcellent.
La ville chante au loin l’oraison du plaisir.
Puis son visage peint se détend. Il repose.
Son corps mince s’enfonce au milieu des coussins...
Dans tes cheveux, sa main aplatit une rose...
Un hoquet de désir soulève encor tes seins...
LA FEMME AUX TROIS COLLIERS
La femme aux trois colliers sur l’homme asiatique
Se pencha, le frôlant des perles magnétiques
Et du chrysobéril verdâtre de son cou.
Le mulâtre à côté la tenait aux genoux
Dans la robe de bal plongeant sa tête épaisse
Et riait quand la fine main d’une caresse
De son rubis aigu l’égratignait exprès.
L’homme fiévreux de race blanche était auprès
De ce groupe, écoutant battre son cœur malade...
Du calice des lis sortait une odeur fade
Et sexuelle. Alors la femme tout d’un coup
Roula dans les coussins avec un rire fou,
Aux mâles frémissants s’offrant comme une proie...
Le crissement des peaux, le craquement des soies,
La robe partagée en deux des pieds aux seins,
Les hoquets de désir, les regards d’assassins,
Et l’éclair d’un poignard que lève l’homme blême...
La femme se dressant, le corps nu sous ses gemmes,
Tord alors le poignet débile, elle saisit
Un fouet caché parmi les velours cramoisis
Des tentures et cingle à grands coups le visage
Que la fièvre, la peur et la honte ravagent.
Puis, elle va s’étendre encor lascivement
Près du jaune muet, du mulâtre charmant,
Elle écrase par jeu l’or des lis sur leur bouche,
Ou les agace avec le bout de sa babouche...
Tous les plaisirs mauvais dans l’ombre sont assis
Et l’homme au front zébré pleure sur le tapis...