LE PARADIS TERRESTRE
J’ai longtemps habité le paradis terrestre. Il y avait un tout petit jet d’eau dans une vasque de porcelaine grande comme la main. L’arbre de la science était un pêcher et comme son bois porte bonheur, moi le premier homme, j’en avais coupé une branche que j’avais pliée sous l’arc de la porte tandis que la première femme battait des mains.
Sous le cercle de la branche de pêcher, la première femme se tenait souvent accoudée au soleil, sans aucun costume visible. C’est moi qui lui tendais les fruits de l’arbre et elle y mordait en riant. Puis elle jetait les noyaux par-dessus une petite haie d’aubépines roses qui séparait le paradis terrestre du chemin où sans doute Dieu venait le soir nous épier.
Aucun ange irrité, tenant épée de flamme ne m’a chassé du paradis terrestre. J’en suis parti sans raison conduit seulement par ma propre folie. A peine l’avais-je quitté que la notion du bien et du mal tourmentait cruellement mon âme et que je savais combien il est amer de s’en aller tout seul sur la dure terre.
Tout seul, car la première femme a continué à habiter le paradis terrestre. Je vais quelquefois autour de la haie d’aubépines roses. J’entends alors retentir son rire et je comprends que quelqu’un lui offre des fruits. Je voudrais bien que quelques parcelles de l’ancien bonheur, retombent par mégarde sur moi, mais je ne reçois que les noyaux de pêche, qu’elle jette sur le chemin, comme jadis.
LES MERVEILLES DU VOYAGE EN CHINE
Je racontais à Padmani tout ce que j’avais vu de merveilleux quand j’avais voyagé dans la Chine immense. Je lui décrivais le palais de la Joie immortelle, la fontaine des Dragons dans le labyrinthe des jardins de Jehol, le lac d’Argent avec ses cent trente kiosques de cristal au pied d’une colline en minerai d’azur, l’île des pagodes silencieuses et le tombeau de Confucius, harmonieux comme l’excellence de la pensée ordonnée.
Je racontais à Padmani les fêtes auxquelles j’avais assisté, la fête du septième Soir où un envoyé du ciel descend, portant une orchidée, la fête des Seigneurs des Trois Mondes où naît l’esprit qui préside à la force vitale. Je lui décrivais les cortèges pour la fête du Vieux de la lune qui détermine les mariages, les costumes éblouissants des maîtres de cérémonies et de ceux qui réglementent les génuflexions et les révérences et je lui racontais comment sur la montagne de Fou-Tchéou Fou se célèbre la fête des cerfs-volants.
Padmani m’écoutait en silence et je sentais qu’elle avait une question à me poser et que de tout ce que j’avais dit, une seule chose l’intéressait qui faisait se tendre son mince cou et briller ses prunelles de jade sombre. « De quelle couleur étaient les cerfs-volants ? demanda-t-elle. — Mais de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, ô Padmani. » Et alors elle se perdit dans un rêve.
Et je lui racontai encore les rêveries mystérieuses de l’opium, les superstitions étranges, les misères extraordinaires et les dangers que j’avais courus, les ménageries d’animaux sauvages que j’avais vues à Macao, l’arrivée de la flotte portugaise que j’avais vue à Liampo et les pirates que j’avais évités et les baleines qui étaient passées au loin et toutes les étonnantes merveilles que peut contempler l’homme qui fait un voyage en Chine.