J’ai peur des yeux bleus parce qu’ils me font penser à des saphirs et que le saphir est un fragment d’un univers antérieur à la terre, qu’on ne reverra jamais plus.

J’ai peur des yeux bleus parce qu’ils rappellent un vin mélangé de feuilles que de belles filles me firent boire à Bagdad et que l’ivresse de ce vin, je ne la connaîtrai jamais plus.

J’ai peur des yeux bleus parce que ce sont ceux des âmes fermées et qu’ils reflètent les beaux paysages ensoleillés sans les voir et l’amour sans l’éprouver.

J’ai peur des yeux bleus parce que ce sont ceux que je regarde sans cesse dans le visage de ma bien-aimée, et qu’à l’inverse des autres yeux humains, ces yeux mortellement bleus ne reflètent pas mon image et sont pareils à des miroirs morts.

SUR LES RIVES DE LA JUMNA

Sur les rives de la Jumna, j’ai vu une femme qui pleurait. Elle jetait des pétales de fleurs sur un berceau où reposait un enfant mort. Le berceau était sur les flots et commençait à s’en aller.

C’est mon enfant, dit cette femme, mon enfant bien-aimé qui est mort. Je ne comprenais pas pourquoi il regardait toujours le ciel avec des yeux si grands et si tristes et pourquoi il se détournait du visage des vivants. Je le comprends maintenant.

Mais ce que je ne comprendrai jamais, c’est pourquoi il est né pour mourir si vite, c’est pourquoi il était si beau afin que grandisse dans mon cœur un amour d’autant plus tendre, ce que je ne comprendrai jamais, c’est l’injustice du dieu unique.

Et avec un geste désespéré elle lançait des pétales de fleurs vers le berceau qui s’éloignait. On ne voyait pas l’enfant mort. Le berceau fut arrêté par une branche. Des nénuphars l’enveloppèrent et semblèrent étendre sur lui l’étoffe pieuse de leurs feuilles et puis il disparut au loin.

Et je pensais en suivant les rives de la Jumna : Moi aussi j’ai perdu une enfant bien-aimée. Elle se détournait souvent de mon visage et elle regardait le ciel avec obstination. Mais je n’ai pu la mettre dans un berceau et la couvrir de pétales de fleurs.