A peine ma mère s’était-elle penchée sur le vase que son visage si pur refléta une expression d’horreur indicible. Tout son corps se mit à trembler. Elle regardait fixement le crapaud comme si elle ne pouvait détacher ses yeux de lui. La jeune Malaise accourut et fut obligée de la tirer de toutes ses forces par derrière pour l’arracher à sa contemplation. Elle mourut quelques minutes après sans avoir pu prononcer une parole.

Il est à noter que des singes gibbons, qui remplissaient une cage voisine, se mirent à jacasser de façon effroyable et à regarder avidement dans l’espace comme s’il y avait un spectacle invisible.

Il est à noter aussi que le crapaud mourut en même temps que ma mère.

Notre désespoir fut immense. Ni mon père, ni moi, nous ne crûmes d’abord que le crapaud pouvait être pour quelque chose dans cette mort inexplicable. Mais M. Muhcin, vieux marchand bouddhiste, d’une honnêteté légendaire à Singapour, et d’une sagesse reconnue, qui fréquentait notre maison, nous affirma que les crapauds, quand ils ont atteint un point de fureur extrême peuvent transmettre la mort par le regard, surtout quand il s’agit d’une créature délicate et sans défense comme ma mère.

Pas tous les crapauds, ajouta-t-il. Car il y a des hiérarchies chez les animaux comme chez les hommes. Il y a ceux qui commandent, ceux qui obéissent, ceux qui ont pénétré certains secrets de la nature et ceux qui les ignorent.

Et il se lança dans une théorie que je trouvai absurde à ce moment-là et qui concluait presque à glorifier le crapaud meurtrier. Je restai seulement convaincu qu’il y a dans la nature des choses occultes qui dépassent le cerveau de l’homme et auxquelles il vaut mieux ne pas penser.

Ma mère était catholique et mon père était protestant en sorte que nous recevions également le pasteur, les jésuites français de la mission de Bukit-Timah et aussi des Bouddhistes pieux qui sont l’élite de la société malaise.

On ignore, en général, la situation qu’on occupe réellement dans le monde. L’enterrement de ma mère me révéla la mienne et la pureté de ma douleur fut altérée par une satisfaction d’amour-propre immense.

Tout Singapour assista en masse à cet enterrement. Le Résident général se tenait à nos côtés avec la plupart des officiers. J’éclatai en sanglots quand je vis défiler le capitaine Mac-Nair, le directeur de la colonie pénitentiaire, suivi d’une délégation de forçats Malabariens et Lascars en uniformes neufs.

Ainsi le mal s’accompagne de bien et je me rappelle qu’en revenant du cimetière européen, derrière la pointe de la Batterie, je m’attendrissais sur mon importance et celle de ma propre famille.