Je hais les animaux, mais les végétaux m’inspirent un violent amour.

Je trouve que les montagnes sont belles à cause de leurs chevelures d’arbres et que les rivières n’ont d’attrait que parce qu’elles baignent des branches feuillues et de fabuleuses racines.

Quand nous eûmes dépassé le massif montagneux de Merbarou et de Mérapi ; quand, à droite et à gauche, le ciel fut coupé par les hautes lignes de forêts vierges barrant l’horizon, je cessai d’être irrité par l’ironie silencieuse du Javanais efféminé, mon cœur se mit à battre et je sentis descendre en moi le calme que me procure toujours une nature désordonnée.

Les aréquiers géants, les bois de teck, les banians centenaires nous enveloppaient de tous côtés et ensevelissaient sous leur voûte la route fragile comme un fil d’argent.

Les villages avaient l’air de poussières de brins de paille et parfois, sous un enchevêtrement de lianes, on apercevait les vestiges d’un temple, un éléphant de pierre, une théorie de colonnes, car l’île de Java, et en particulier cette région, abrita, paraît-il, l’antique civilisation d’un peuple constructeur d’édifices.

Puis la forêt, qui s’était rapprochée au point de nous écraser, recula un peu. Nous traversâmes des plantations de café et d’indigo, des bois de cotonniers. Le soir allait venir et les mouches à feu commençaient à sillonner l’air. Le serviteur javanais se rapprocha de moi et me montra un amoncellement d’ombres que nous allions atteindre.

— Nous sommes arrivés, fit-il.

Il y avait plusieurs banians dont les troncs étaient tellement hauts et d’une épaisseur si énorme qu’une vaste demeure moderne qui était à leur pied avait l’air toute petite.

Je vis des serviteurs courir avec empressement, mais sous la disproportion des arbres ils me firent l’effet d’être des enfants. Une femme, que je pris d’abord pour une naine, était au milieu d’eux.

Comme nous étions arrivés devant le perron, chacun retrouva sa grandeur naturelle et je m’aperçus que la maison était immense. Je mis pied à terre et je reconnus, du reste sans un grand étonnement, dans la femme qui m’avait paru minuscule et qui s’avançait vers moi en souriant avec aisance et en me tendant la main pour m’accueillir, la jeune fille à l’échelle.