Je me rappelai alors que ma boussole était restée dans un petit sac de cuir attaché à l’arçon de ma selle.
Après une demi-heure de marche nous n’avions pas retrouvé la clairière où j’avais si follement déposé mon fusil et j’exprimai à Eva mon assurance que nous devions lui tourner le dos.
Une longue discussion s’engagea pour savoir si le sentier qu’elle avait pris quand elle avait commencé à courir était sur la droite, ou sur la gauche, par rapport au sentier par lequel nous étions venus en quittant Ali et les chevaux.
Eva prétendait qu’elle avait tourné à droite. Je disais que c’était à gauche. Nous nous persuadâmes en partie réciproquement et nous finîmes par nous rallier tous deux à l’hypothèse que le sentier suivi au moment de l’abandon du fusil était juste en face de nous.
Quand nous eûmes marché assez longtemps dans la direction choisie par Eva et qui n’était pas celle que nous venions de juger bonne, il nous apparut que nous étions dans l’erreur. Eva me reprocha de l’avoir poussée par ma folle insistance à prendre un sentier qui ne menait nulle part et elle voulut se diriger par un nouveau sentier de son choix. Ce sentier aboutissait à des amas d’énormes rochers que nous n’avions pas rencontrés jusqu’alors.
Et soudain une coloration saphir glissa furtivement, tristement parmi les bois et annonça la venue de la brusque nuit.
Nous étions irrévocablement perdus et l’absence d’arme à feu nous empêchait de signaler à Ali de quel côté nous nous trouvions. Je crois, d’ailleurs, que nous avions franchi une assez grande distance pour que nous ne puissions entendre les coups de feu qu’il pouvait tirer. Nous prêtâmes l’oreille en vain. Seules les voix odieuses de mille animaux, sifflements de haine, jacassements ironiques, glapissements satisfaits, retentirent sous les feuillages.
Alors Eva affecta une gaîté qu’elle n’éprouvait pas au fond d’elle-même. Tout cela n’était pas bien grave. Nous dînerions avec quelques mangues et nous nous contenterions de leur jus pour nous désaltérer.
Ali ne rentrerait sans doute pas sans nous. Son père n’éprouverait pas une grande inquiétude puisqu’il saurait sa fille avec moi et Ali pour la garder. Il penserait que nous avions couché à la lamaserie. Au matin, je grimperais sur un arbre pour voir la direction du soleil et grâce à son sens inné de l’orientation, nous ne manquerions pas de nous retrouver.
En mettant tout au pire, en supposant que nous ne puissions rejoindre Ali dans la matinée, celui-ci reviendrait chez M. Varoga et une battue serait organisée, avec des coups de fusil et des bruits de gong, comme cela avait été fait déjà dans des cas semblables. L’unique danger consistait à passer une nuit dans la forêt, à la merci des bêtes sauvages. Mais j’avais des allumettes. Il suffisait de profiter des dernières lueurs du crépuscule pour trouver un espace découvert. Là, nous ferions un grand feu et nous pourrions nous reposer sans crainte et même causer agréablement avant de dormir.