J’avais pris, pour redescendre, la route en bordure de la rivière où j’étais passé avec Jéhovah et je venais de reconnaître l’endroit où je lui avais donné la mort. Au pied d’un nagah couvert de fleurs blanches, la trompe basse, fixant de mon côté ses petits yeux remplis de tristesse fidèle, j’avais cru voir l’éléphant couleur de cendres, qui s’était donné si entièrement à moi et que j’avais tué.
— Quel mystère que notre âme, me disais-je à moi-même en marchant dans les rues de Singapour.
Ce fut seulement devant ma porte que je pensai à Inès qui devait être inquiète de mon absence. Et je me dis à voix basse une autre parole entendue jadis dans la fumerie :
— Par l’opium l’homme est mis sur la voie où il découvre sa parenté avec l’espèce animale.
LE DÉPART D’INÈS
Je n’allai jamais chercher ma cravache. J’oubliai même jusqu’à son existence. Je ne serais pas étonné si elle se trouvait en ce moment dans un musée d’histoire naturelle de Shanghaï ou de Canton avec mon nom écrit en lettres d’or sur une banderole rouge.
Inès ne s’était montrée nullement inquiète de mon absence nocturne. Rentrée tard, comme elle l’avait dit, elle s’était couchée paisiblement, s’était réveillée dans une humeur délicieuse et était allée, en chantonnant un refrain de France, faire un tour au milieu de mes animaux. C’est alors, sans qu’on pût s’en expliquer la cause, qu’elle reçut une gifle d’un des cynocéphales buveurs de vin.
Elle poussa de grands cris et donna à Ali le Macassar l’ordre de tuer la bête à coups de revolver. Celui-ci qui connaît le prix des animaux s’y refusa. Une discussion s’ensuivit et j’arrivai sur ces entrefaites.
A peine m’en eut-on exposé les motifs que je pris la parole et en termes très vifs, je déclarai que les seuls coupables étaient ceux qui avaient assez de méchanceté pour donner du vin à des singes et je promis de les punir d’une façon exemplaire.
Je n’ignorais nullement, en parlant ainsi, que j’étais le seul à avoir fait cet apport de vin, mais j’étais pourtant sincère car je me promettais de me punir moi-même. Je donnai raison à Ali de n’avoir pas voulu tuer une bête inoffensive.