Les deux hommes, immobiles l’un près de l’autre, regardaient du côté des montagnes et la forme tassée de leur dos exprimait le regret de tout ce qui s’en va avec l’âge.

Quand ils prirent leur chapeau pour partir, sur le visage de Castro, les lèvres plus grasses avaient l’air peintes en rouge. L’ironie, la supériorité voulue de Vega avaient fait place sur ses traits à une expression d’amertume féroce.

Sur le seuil de la maison, Rachel regarda la silhouette des deux amis décroître dans la rue en pente. Quelque chose d’invisible les liait l’un à l’autre.

— Leur mutuel amour du mal, pensa Rachel.

Et quand elle eut refermé là porte, en se retrouvant parmi les verres de punch vides, les chaises alignées autour de la table, la fumée refroidie des cigares, elle eut de la peine à ne pas rire seule de satisfaction.

Elle mesurait le chemin qu’elle venait de parcourir si rapidement. Elle était tranquille, à présent. L’homme qu’elle avait vu un matin dans l’église des Rois Mages rajeuni et purifié par un sincère élan vers Dieu avait retrouvé le chemin qui le ramenait au mal par un cercle dont il ne sortirait pas. Comme le hasard avait bien servi Rachel en ramenant ce compagnon de débauche ! Castro était attaché solidement à sa jeunesse par la racine des passions.

Et Rachel se demandait si le moment n’était pas venu. Mais non, pas encore ! Il fallait qu’il fût sur la croix comme son père, qu’il souffrît, qu’il sût pour quel crime il était puni par Rachel, fille du médecin Jehoudah. Et elle se promettait de trouver une vengeance inattendue et terrible.

— Seigneur Cebaoth, tu seras redoutable aux méchants !

Elle s’était accoudée près de la glace et elle fixait machinalement sa propre image. Elle recula et elle se passa la main sur la figure comme pour en ôter un masque. Elle avait une expression de laideur qu’elle ne s’était jamais connue.

La Forme de la Vengeance