Le temps devait sans doute passer, car après quelques phrases ambiguës et générales. Antonia trouva la formule qui convenait :

— Jouons carte sur table.

Et cette image d’une partie à jeu ouvert la remplit d’une si grande satisfaction qu’elle la répéta plusieurs fois.

Elle aurait pu essayer de duper Rachel, obtenir ce qu’elle attendait d’elle, à la faveur de quelque piège oral, mais à quoi bon ? Est-ce qu’elle n’avait pas vu, la veille, le misérable hôtel de Mazagon ? Est-ce qu’elle n’en connaissait pas le sordide propriétaire, son compatriote ? Est-ce qu’elle ne lisait pas dans les yeux de Rachel cette expression de bête traquée qu’elle avait vue dans les yeux d’autres femmes venant pour la première fois chez elle ? Si sa main experte palpait une épaule ferme, elle sentait en même temps l’usure d’une bien pauvre robe. Pas la moindre trace de bijoux ! Le châle enroulé au bras par contenance était d’une étoffe de Cachemire bon marché qui devait sortir d’un petit bazar. Elle ne voyait pas le trou du soulier désespérément appuyé sur le plancher, mais elle le devinait à travers le pied comme si cette clarté de misère n’était susceptible d’être voilée par aucune matière terrestre.

Antonia posa donc sur table les cartes de ce jeu où tout le monde gagnait.

Il y avait au premier étage de sa maison, un homme qu’elle connaissait depuis fort longtemps, un de ses vieux clients, dont elle pouvait répondre comme d’elle-même. C’était un Portugais de Goa, le descendant d’une très ancienne famille.

Ici, Antonia se mit à rire.

Elle savait bien ce que Rachel pouvait lui répondre. Tous les Portugais de Goa descendaient d’anciennes familles. Il n’y avait pas là-bas un portefaix sur le port qui ne s’appelât Albuquerque ou Castro. Mais celui-là était un authentique petit-fils des grands Castro de jadis. Un petit-fils un peu déchu. Tous les Portugais étaient déchus à présent. Mais quelle importance cela avait-il pour ce qu’on leur voulait quand ils étaient riches ? Il vaut mieux avoir affaire à des Portugais déchus qu’à des Anglais puritains qui sont tous avares et méprisent les femmes dont ils se servent. Ce Castro avait un peu bu en ce moment ? Eh bien, après ? Il vaut toujours mieux avoir affaire à des hommes ivres. On lui reprochait aussi d’être un homme très gros. La belle affaire ! Elle, Antonia, avait aimé autrefois un homme d’un embonpoint démesuré et n’y pensait pas sans émotion. Rachel avait peu d’expérience, mais elle devait savoir qu’il y a dans la grosseur une richesse de la nature qui va toujours avec des qualités de cœur, une espèce de bonté native. Le mot bonté n’était pas trop fort.

Ici, Antonia leva les deux mains comme pour arrêter des arguments que ne semblait pourtant pas près de formuler la silencieuse statue qu’était Rachel.

Une femme, Antonia en convenait, venait de quitter précipitamment la maison. Peut-être Rachel avait-elle entendu cette bouche ordurière proférer des injures et des menaces en s’en allant ? La fille avait eu peur, ou plutôt avait prétendu avoir peur. Ah ! comme on est puni de recevoir par pitié des filles à matelots et à métis du port. C’était par l’intermédiaire de cette traînée de White Chapel que la peur avait gagné les quatre ou cinq roulures qui étaient à côté. Elles faisaient les mijaurées, mais elles en avaient vu bien d’autres, pourtant !