— On ne peut pas s’imaginer à quel point les femmes sont sensibles à l’élégance. Pourvu que le temps me permette de mettre ce costume !

Non loin de Ribandar, il fut frappé par l’allure d’un petit homme qui était en train de monter en canot.

— Comme il y a des ressemblances bizarres, songea-t-il. Et il mit son cheval au trot.

L’approche d’un endroit de la rivière lui était particulièrement désagréable. Il jeta, presque sans le vouloir, un regard sur les eaux et il vit qu’une barque descendait parallèlement à lui. Elle n’était pas très éloignée. Deux formes unies se tenaient sous le toit de cuir de la cabine. Il se demanda quels pouvaient être les gens qui quittaient le vieux Goa par cette matinée de pluie.

Penché sur son cheval, il regarda et il vit. Il vit une inclinaison de tête, en avant et une main tenant une nuque.

La main avait les doigts enfoncés dans la chevelure. Elle y plongeait. Mais ce qui arrêta les battements de son cœur, ce fut ce mouvement en avant de la tête de la femme, cette avidité que décelait l’élan du cou. Oui, c’était elle qui se penchait pour presser les lèvres, pour boire plus ardemment le baiser.

Il reconnaissait bien la chevelure aux reflets bleus où s’enfonçait la main avec une tranquillité de possession et le peu qu’il voyait du visage de l’homme écrasé par l’étreinte lui suffisait pour identifier son fils.

Son fils ! Rachel ! Il ne ressentit d’abord ni souffrance, ni haine. Il regardait un tableau étonnant avec un singulier pouvoir d’observation. Il porta ses yeux sur le dos des rameurs et il en remarqua la musculature et la sueur. Rachel était nu-tête. Son fils aussi. Où étaient leurs chapeaux ? Cette pensée le préoccupa et il se haussa sur son cheval pour voir s’il ne les apercevait pas au fond de la barque.

Mais soudain un rire résonna, frais, musical, comme jamais il n’en avait entendu. Il crut une seconde que ce n’était pas Rachel qui avait ri. D’où sortait un tel rire ? Mais la vérité lui apparut. Rachel riait ainsi avec son fils tandis qu’avec lui elle avait toujours été grave et triste.

Puis une tresse de la chevelure désirée se dénoua et Rachel la tordit en levant ses bras comme les anses d’un vase. Joachim appuya légèrement son front sur la chair blanche, au-dessus du poignet. Ce geste déchaîna la fureur de Castro plus que le baiser. Joachim l’avait fait avec un élan jeune, charmant, dont lui était incapable. Il se représenta son fils avec ses épaules étroites, son air gauche, ses yeux myopes. Comment avait-il pu plaire ? C’était un hypocrite, un digne élève des Jésuites. Il savait bien l’amour que son père avait pour Rachel et il avait mis tout en œuvre pour s’en faire aimer.