— Je veux savoir pourquoi tu m’as trompé. Je le comprends bien, d’ailleurs. Tu cherchais une situation dans la vie. Tu voulais te faire épouser et tu as pensé que le nom de Jehoudah ne serait pas un titre fameux ! Alors, comme tu es une juive, tu as menti, tu as inventé une histoire, tu t’es aplatie devant moi, tu te serais même convertie. Qu’est-ce que je ne t’aurais pas fait faire, si j’avais voulu ! Seulement, tu as trouvé mon fils ! Tu as pensé que tu pourrais en tirer davantage. Ah ! les juives ! vous êtes bien toutes les mêmes !

Tout ce que Rachel avait projeté, son effort, son calme, son espoir de faire repartir Castro ayant l’arrivée de son fils, s’évanouirent en une seconde.

Son cœur battit. Elle était en face de l’ennemi, elle n’éprouva plus que le besoin de le frapper. Elle devint son égale dans la fureur.

— Non, non, tu te trompes. Nous ne sommes pas toutes les mêmes. Je diffère de ceux de ma race au moins en cela que je suis capable de vouloir et d’organiser ma vengeance. J’ai voulu me venger de l’homme odieux qui avait fait mourir ma mère, du lâche qui avait attaché mon père à une croix, du parjure qui l’avait accusé de la mort d’un enfant dont il avait lui-même jeté le corps dans l’eau avec une pierre au cou. J’ai d’abord pensé à te tuer, mais c’était trop simple et trop beau pour toi. Je crois, moi, qu’il y a des bons et des mauvais. Tu te raccrochais aux bons, quand tu te repentais à l’église. Tu risquais d’aller les retrouver après, quelque part, je ne sais où. Ça, jamais ! J’ai voulu te faire redescendre parmi ceux que la haine dévore, parmi ceux qui sont irrémédiablement perdus, tes pareils. Il paraît que c’est un crime aussi. Mais je l’assume. Je n’ai qu’à regarder ton visage pour voir que j’ai réussi, pour voir que je t’ai ramené au point où tu étais autrefois, quand tu aimais le mal pour lui-même.

— Assez ! assez ! cria Castro.

Et Rachel ne savait pas s’il allait se mettre à pleurer ou, au contraire, se jeter sur elle pour l’étrangler. Mais la colère l’emportait.

— Tu te demandes pourquoi je partais avec ton fils ? Tu veux savoir la vérité ? Eh ! bien, ce n’est pas tellement à cause de lui. Il n’a été que l’occasion qui passait. En réalité, si je suis partie, ç’a été pour t’épargner, par une sorte de pitié tardive et d’effroi de ma propre vengeance parce que le dégoût que tu m’inspires, que tu m’as toujours inspiré est tel que je n’aurais pas résisté, qu’il aurait fallu que je voie ton sang et que je me repaisse de ta douleur. De cela, je voulais te préserver. Mais il ne fallait pas me poursuivre jusqu’ici… Il fallait te rappeler ma mère Dolça et remercier Dieu puisque tu risquais de m’échapper.

Rachel ignorait qu’elle déchirait le cœur de l’homme vieillissant avec une cruauté plus grande que celle qu’elle avait jamais rêvée. Castro, au fond de lui-même, croyait avoir inspiré à Rachel, sinon de l’amour, tout au moins un attrait auquel il ne donnait pas de nom précis, mais qui dépassait l’amitié. C’était pour lui peut-être mieux que l’amour. Et voilà que tout disparaissait brusquement. Il était seul, abandonné. Il promena les yeux sur les sables d’Aguada et il fut effrayé par leur aspect désertique qu’il n’avait encore jamais remarqué. L’idée d’y demeurer quand Rachel et son fils en seraient partis lui parut tellement épouvantable qu’il poussa un cri.

C’est à ce moment que Rachel, qui était tournée du côté d’Aguada, du côté où Joachim s’était éloigné, aperçut celui-ci qui s’avançait le long de l’eau. Ainsi elle ne pouvait plus, comme elle l’avait espéré un instant, empêcher la rencontre du père et du fils. La scène tragique qu’elle avait imaginée allait avoir lieu. Elle y avait pensé avec une telle force et pendant si longtemps que l’événement n’avait pas pu être détourné à la dernière heure même par la volonté de sa créatrice. En vain, elle avait fui la maison où elle avait compté demander au fils vengeance et protection contre le père. Les circonstances s’étaient groupées tout de même, comme de la matière obéissante, dans le moule inchangeable créé par la pensée vengeresse.

Castro ne voyait pas son fils qui était derrière lui ; il voyait à peine Rachel qu’il avait devant les yeux, il ne voyait qu’en lui-même.