A cause de cette différence il fut obligé d’interdire à son épouse Ki-Kéou de se lever avant l’aurore pour aller jouer du luth dans le jardin. D’abord parce qu’il n’était pas convenable de faire de la musique quand tout le monde dort encore, ensuite parce qu’il y avait dans les airs qu’elle jouait une certaine langueur, quelque chose d’ailé et de magique qui ne convenait pas à l’épouse d’un contrôleur des greniers publics.
Il acheta à Ki-Kéou, pour qu’elle jouât à des heures normales les airs qu’il lui indiquait, toute une variété de luths neufs qu’il fit venir de la capitale du royaume de Lou.
Mais Ki-Kéou ne savait jouer qu’avant l’aurore et sur son ancien luth de jeune fille. Elle se résigna, car on n’a jamais vu de révoltes d’oiseaux dans les cages. D’ailleurs elle était enveloppée par la bonté de Confucius comme par un filet de soie blanche. Elle l’admirait et elle disait :
« Il m’a comblée. Je lui dois tout. Et moi je n’ai rien pu lui donner de ce qu’il aime, ni textes sacrés, ni hymnes religieux, ni paroles des anciens empereurs ! Comment pourrais-je jamais m’acquitter ? »
Elle ne savait pas qu’elle lui avait donné pourtant le plus inestimable des présents. C’était avec les harmonies de son luth que s’était insinué dans l’âme de Confucius, par d’invisibles vibrations subtiles, l’amour de la musique dont il faisait tant de cas. Et lui l’ignorait aussi, car les hommes ne peuvent pas croire que le meilleur de leur âme, le germe de leur sagesse et de leur art, ce sont les femmes ignorantes qui le leur apportent.
Un jour que Confucius s’entretenait en marchant dans la campagne avec Tseu-Lou et Tseu-Kong, jeunes hommes riches qui étaient venu s’installer à Tséou pour écouter ses enseignements, il vit sur le chemin paraître Mong-Pi.
Mong-Pi boitait plus qu’à l’ordinaire et semblait très las. Il s’agenouilla devant Confucius :
— Puisque tu m’as tout pris, dit-il, prends aussi mon âme et transforme-la. Enseigne-moi la sagesse. Je veux être ton disciple.
— Je ne demande pas mieux que de t’instruire et de te réformer, dit Confucius, mais pourquoi dis-tu que je t’ai tout pris ?