— Mauvaise bru, tu n’es pas triste de ma mort !
Syllabes sans inflexion tombant de l’unique mûrier du jardin que l’ombre du rempart ne pouvait atteindre et près duquel Ki-Kéou aimait à s’asseoir.
— Mauvaise mère, ton fils Pe-Yu ne suffit pas à ton bonheur.
Souffle verbal qui glissa sur le balcon de bois peint où elle regardait quelquefois passer le porteur d’eau et l’ânier conduisant un âne chargé de riz.
— Mauvaise épouse, tu ne sais pas consoler ton mari !
Cela monta des dalles de la cour. Dans la salle qui était au fond, il y avait l’autel des ancêtres et une lampe y faisait une clarté rouge, dans le crépuscule. Devant l’autel Ki-Kéou perçut Confucius sous sa robe jaune, prosterné, qui priait ou qui méditait. Son dos paraissait énorme, trapu, assez puissant pour porter le poids de la maison et même celui de la ville, avec ses remparts.
Oh ! non ! Elle ne savait pas consoler son mari ! Cet autel des ancêtres était terrible avec sa lampe qui la fixait comme un œil unique. Il ne s’agissait pas de consoler, d’être une bonne mère, une bru pieuse. Il s’agissait de ne pas avoir peur, de ne plus vivre avec une morte qui vous parle, de sortir du temple glacé, d’être quelque part où l’on a un peu chaud au cœur.
Ce soir-là Ki-Kéou se mit à courir dans tous les sens, à fuir en rond dans le jardin et la maison pour échapper à l’accusatrice invisible et atteindre la région où vivent les hommes. Ses ailes heurtèrent la porte d’entrée et c’est là où elle défaillit pour se retrouver dans les bras du gardien Tchang, sous l’œil attristé de Confucius.
— L’amour mutuel comporte des charges, dit-il. Mais l’obéissance à son devoir procure à la longue la plus pure joie. Il ne s’agit que de s’habituer à cette obéissance.
Et le lendemain elle trouva à l’endroit de sa chambre où elle avait l’habitude de se tenir un exemplaire du Y-King, le plus abstrait des livres canoniques, affectueuse attention de son mari pour la distraire.