Un pas rapide retentit dans le jardin. Elle s’arrêta de jouer. Confucius était devant elle.

Il sentait la gravité et l’étendue de son devoir, le devoir de diriger vers le bien une âme faible, celui de réprimer l’inconvenance. Il éprouvait une tristesse sincère de s’apercevoir que Ki-Kéou n’avait pas compris ses enseignements, ne possédait pas la seule vertu qu’il lui attribuait : l’obéissance.

— C’est ainsi que tu honores l’esprit de ma mère morte, dit-il avec sévérité. Tu n’hésites pas à violer la majesté du deuil et à contrecarrer par un scandale nocturne le bel exemple que je veux donner. Pour agir ainsi tu n’aimais donc pas ma mère ?

Ki-Kéou regardait Confucius aussi terrifiée que si elle avait été en présence du juge qui pèse les actions humaines dans les enfers.

— Non, murmura-t-elle doucement.

Les yeux de Confucius plongèrent avec horreur dans les yeux innocents de Ki-Kéou comme dans l’abîme monstrueux du Chaos aux jours lointains où le mal naquit de la matière en désordre. Il saisit le luth, emblème de la révolte, des actions incompréhensibles, de l’art insensé en lutte contre la vertu, et il en brisa d’un seul coup toutes les cordes. Puis il le jeta à terre avec colère.

Ki-Kéou poussa un faible cri, pareil à celui d’un oiseau qui meurt, et elle croisa ses mains effilées sur sa poitrine amaigrie.

Honteux de ce geste, indigne d’un sage, Confucius s’éloignait déjà à grands pas.

Insensiblement le jardin s’éclaira d’une lumière confuse comme la conscience d’un oiseau. Les remparts commencèrent à étendre leur ombre pesante. Au loin résonna la clochette d’un bonze.

Juste en cet instant la tête de l’errant Mong-Pi apparaissait au-dessus du mur de terre qui entourait le jardin. Il y avait si longtemps qu’il n’avait pas vu Ki-Kéou ! Il savait qu’elle était enfermée dans la maison du deuil. Il voulait apercevoir une seconde le beau visage d’où s’était dégagé, comme une vapeur qui s’élève d’un lac bleu, le premier rêve de sa jeunesse.