Les soldats avaient abandonné leurs armes, les lettrés leurs livres. Des barques sillonnaient le lac et d’elles s’élevait un chant qui montait vers les étoiles comme une longue branche de cristal. Parfois un vénérable mandarin regagnait la terre, emportant vers sa maison, comme un morceau de jade blanc, symbole de la pureté essentielle, une précieuse jeune fille.

Par la communication du rythme des danses l’ivresse qui s’était emparée de l’île gagna toute la cité. Chacun rejeta le joug trop pesant d’une trop parfaite moralité. Les fenêtres closes s’ouvrirent. Par les portes dérobées glissèrent des formes de femmes avides de choses furtives, de rendez-vous défendus.

On vit des fonctionnaires qui s’en allaient accomplir une cérémonie rituelle à la pagode des Ancêtres Impériaux, sur une colline voisine, jeter les bâtonnets d’encens et les vases de lait et s’élancer à grands pas vers le quartier mal famé de la ville.

Sur le seuil du Tribunal des Rites, le grand-maître des Châtiments s’arrêta, poussa un soupir et revint sur ses pas en disant :

— Où sont mes vingt ans ?

En une seule nuit s’écroula l’œuvre que Confucius avait édifiée pendant des années.

Car il bâtit sur le sable celui qui prend la morale des hommes pour fondement de la société, celui qui ne tient pas compte de la beauté cachée de la passion, de la vertu du désordre, de la force créatrice du plaisir, et qui ne sait pas qu’il n’y a pas de plus magnifique aliment pour nourrir l’âme et l’élever que l’amour, le simple amour de l’homme et de la femme.

LE TRIOMPHE DE LA JOIE

Une alouette ironique battit de l’aile sur sa fenêtre et Confucius s’éveilla enfin. L’insistance de l’alouette à faire avec son bec de petits trous irréguliers dans le mica des carreaux lui fit pressentir qu’il y avait quelque chose de changé autour de lui dans le respect de ce qui devait être respecté.

Il s’habilla à la hâte. Sa garde et ses porteurs ne l’attendaient pas devant la porte autour de son palanquin. Dans la rue, il faillit être renversé par un ivrogne. Puis il se frotta les yeux, faisant un rêve singulier. L’auguste directeur des cérémonies rituelles marchait sans escorte devant lui et il étreignait une créature svelte et impudiquement vêtue qui, par jeu, lui caressait parfois le nez avec une plume de paon.