Le jardin n’était séparé de la route que par une barrière en claire-voie et, pendant que Tchang cousait, auprès de la fosse, le chien galeux dans la natte, Mong-Pi passa et s’arrêta pour regarder.

Ce ne fut qu’un peu plus tard que Confucius reconnut Mong-Pi accoudé sur la barrière. Tchang et Tseu-Kong, qui avaient participé avec surprise au rite funèbre, s’en revenaient déjà vers la maison.

Confucius pensait quelquefois à Mong-Pi comme le berger pense à une brebis égarée quand il y a un orage. Il avait pitié de lui ; il aurait voulu le ramener sur la bonne route, qui était la sienne.

Il s’approcha de lui et il l’exhorta avec toute sa puissance de persuasion. Il ne demandait pas mieux que de faire quelque chose pour lui. Il se chargeait d’obtenir un poste honorable et convenable si Mong-Pi promettait de s’amender. Il s’efforcerait d’oublier dans quelle compagnie il l’avait rencontré dans les montagnes de Lou. Il ne penserait pas aux actions horribles qu’il avait pu accomplir. Il n’est jamais trop tard pour se bien conduire. Du fond du cœur il lui pardonnait.

Mais Mong-Pi était visiblement distrait. Il suivait sa propre pensée. Il sembla se réveiller au mot : Pardon. Ses yeux se mouillèrent :

— Oh ! oui, dit-il, je te pardonne parce que tu as aimé ton chien et que tu l’as fait enterrer comme un homme.

LA MORT DE CONFUCIUS

Des paysans ayant tué dans une forêt du voisinage un être de forme bizarre, ils l’apportèrent à Confucius et celui-ci reconnut que c’était une licorne. Comme il l’examinait curieusement il vit qu’il y avait un ruban de soie accroché à la corne de l’animal. Ce ruban paraissait très ancien. Confucius se rappela que sa mère lui avait souvent raconté que, le matin de sa conception, comme elle se promenait solitaire, une licorne était sortie d’un buisson de genévriers et qu’elle avait enroulé un ruban de soie autour de sa corne.

Comme ces animaux rares et très sauvages ne portent pas fréquemment des rubans pour ornement, Confucius pensa que la licorne qu’on venait de tuer était celle qui s’était approchée de sa mère autrefois, et il vit là un présage de sa fin prochaine.

Mais il n’en fut pas effrayé. Il avait soixante-treize ans : il n’avait jamais redouté de mourir. La régularité de la mort à frapper tous les hommes sans exception, la quantité de cérémonies, de génuflexions et de rites dont les anciennes traditions l’avaient enveloppée, le mystère qu’elle avait su garder sur son origine et ses buts, tout lui rendait la mort respectable. Et cet ordre parfait qui obligeait tous les vivants à s’allonger dans les tombeaux de manière inéluctable lui paraissait plein de grandeur et de nécessité.