Il ne dit rien et il se recoucha.

Et il vit apparaître de nouveaux fonctionnaires, de nouveaux magistrats, de nouveaux pères de famille qu’il ne connaissait pas, et il comprit qu’ils n’étaient pas encore nés, que c’étaient ses futurs disciples des âges à venir. Tous le saluaient, tous lui rendaient hommage, tous avaient la même admiration pour ses doctrines, la même incapacité à voir le ciel et il était le maître de ce peuple vertueux et myope.

Il détourna la tête et il regarda au-dessus de lui. Le plafond lui parut plus bas qu’à l’ordinaire, étrangement pesant, et sur le plafond il y avait d’innombrables sentences morales qui étaient celles qu’il avait énoncées durant sa vie. Que de sages vérités ! Que de bons enseignements ! Mais il aurait bien voulu ne pas les voir. Il les aurait changés volontiers contre le plus petit morceau de bleu céleste. Les préceptes glissaient, se croisaient, se multipliaient et c’était toute son âme que Confucius contemplait dans ces textes rigoureux, mesurés, raisonnables qui devaient être l’enseignement des hommes.

Il étendit les bras pour chasser ces images. Mais alors les fantômes eurent l’air de croire que Confucius leur rendait leur salut et ils s’inclinèrent avec plus d’ardeur autour de lui, ils ployèrent des dos cérémonieux comme leurs conceptions des hiérarchies, ils branlèrent des crânes dénudés comme des imaginations sans poésie, et ce fut au milieu de dix mille salutations, de dix mille génuflexions rituelles que Confucius entra dans la léthargie dont il ne devait sortir que par la porte de la mort.

LA DISPARITION DE LAO-TSEU

Lao-Tseu sentit un soir une plus grande solitude l’envelopper et il comprit que son disciple Siu-Kia était mort quelque part, dans un point de l’immensité de son voyage.

Il était très vieux et ses jambes le supportaient à peine. Mais son esprit se développait sans cesse et devenait plus clairvoyant et plus actif à mesure que son corps devenait plus lourd et plus immobile.

Il eut un soir une vision singulièrement nette d’une vallée de la terre, dans un cercle de montagnes élevées.

Au milieu, serpentait une rivière paisible où fleurissaient des lotus tellement grands qu’il n’en avait jamais vu de pareils. Il y avait des blocs de pierre superposés qui avaient vaguement l’apparence de maisons. Des cèdres les abritaient et ces cèdres formaient de petits bois séparés entre eux par des terrains sans végétations et semés de cailloux blancs. Toute la vallée était enclose dans des murailles presque à pic et ne devait communiquer avec le reste du monde que par un sentier que Lao-Tseu voyait dans le flanc d’une de ces murailles et qui était tellement étroit qu’un homme mince et très agile aurait eu de la peine à y passer.

Un cèdre plus grand que les autres était au milieu de la vallée, et le seul indice qui faisait penser que ce lieu était habité était un banc de pierre circulaire orné de sculptures qui entourait le tronc énorme du cèdre.